PROCES DES MEDIAS






PROCES DES MEDIAS INDEPENDANTS EN SERBIE

Le début de la fin du journalisme




(Correspondance de Belgrade)



Le début de la fin du journalisme professionnel et de la liberté d’information a été prononcé publiquement vendredi dernier à Belgrade. Le 13ème numéro de l’hebdomadaire Evropljanin a été la première victime de la loi serbe contre les médias. Son propriétaire Slavko Curuvija possède également le journal Dnevni Telegraf qui a aussi été récemment interdit. Deux jours après le vote de la loi au parlement (21 octobre), le propriétaire, le rédacteur en chef et le directeur de ce journal étaient convoqués au bureau du juge d’instance et mis en examen pour avoir publié des articles, des illustrations et des photos critiques. Après un procès de 8 heures, la cour a prononcé sa décision, condamnant le lendemain matin les dirigeants d’Evropljanin à payer l’amende maximum prévue par la loi, soit 2.400.000 Dinars (soit 400.000 deutsch marks) sous 24 heures, sous peine de confiscation de leurs biens. a demande de poursuites judiciaires avait été formulée par la Ligue Patriotique de Belgrade, membre de la Gauche Yougoslave. Selon eux, certains articles de cet hebdomadaire fournissaient des informations mensongères incitant au renversement par la force du système constitutionnel, menaçant l’intégrité territoriale et l’indépendance de la Serbie et de la Yougoslavie, violant les droits et libertés acquis des citoyens, tout en provoquant une intolérance ethnique, raciale et religieuse.

Lors de sa défense devant la cour, Slavko Curuvija a rejeté ces accusations. Il a déclaré qu’en tant que coauteur de l’article intitulé «Lettre au Président», avec Aleksandar Tijanic, il avait voulu prévenir Slobodan Milosevic «que des groupuscules extrémistes provenant des trois partis au pouvoir avaient fait un coup d’État». Soulignant qu’il s’agissait là de jugements de valeur, Curuvija a ensuite essayé de défendre les paragraphes incriminés de l’article dans lesquels il écrivait que «la réputation de toutes les institutions serbes étaient volontairement détruites» : selon lui l’université a été transformée en coopérative agricole, l’Académie des Sciences est devenue une maison de retraite, l’Église, le système juridique, les médias, le parlement et le gouvernement n’ont plus aucune valeur. L’article indique d’autre part que la Yougoslavie compte environ 2 millions de chômeurs et que plus de 100.000 personnes hautement qualifiées ont quitté le pays. Bien qu’il s’agisse de faits de notoriété publique, le propriétaire du journal a fourni les preuves, produisant des expertises d’institutions d’état et non-gouvernementales. Dragan Bujosevic, rédacteur en chef d’Evropljanin, et Ivan Tadic, directeur du magazine, dont le rôle est uniquement technique, ont également dû se défendre devant le juge.

C’est la première fois que des poursuites judiciaires, établies sur la base d’une loi, se voient unanimement dénoncé par les juristes comme contraire à la loi et à la constitution. Tous les groupes de médias indépendants ont rédigé des demandes d’annulation et les ont soumises à la Cour Constitutionnelle de Serbie et de Yougoslavie. L’action entreprise contre l’hebdomadaire Evropljanin est, de plus, contraire au droit fondamental qui stipule que toute personne est présumée innocente. La procédure indique, par ailleurs, que le plaignant n’a à fournir aucune preuve ; alors que l’accusé doit prouver son innocence dans les 24 heures suivant son incrimination.

Le procès, présidé par le juge Mirko Djordjevic, n’a pas du tout pris en compte le fait que ce numéro était sorti dans les kiosques le 19 octobre, c’est à dire 2 jours avant l’entrée en vigueur de la loi. La condamnation est donc contraire à la constitution, puisqu’elle est rétroactive. Le fait que le plaignant soit la Ligue Patriotique n’a pas non plus été un problème, alors que conformément à la loi, le ministère de l’information est le seul à avoir le droit d’assigner un média en justice, et ce seulement après avertissement. Le juge a rejeté toutes les tentatives de défense, n’acceptant même pas d’entendre les témoins. Sachant que les juges sont nommés par le gouvernement de Belgrade, les avocats ont demandé la suspension du juge, puisqu’étant fonctionnaire, il ne pouvait guère assurer l’indépendance de la justice.

Les rédacteurs en chefs de nombreux journaux et magazines indépendants, sur support papier comme électronique, se sont réunis une fois le procès achevé, et ont estimé que les délits d’opinion étaient de nouveau introduits en Serbie. L’amende draconienne imposée à Evropljanin prouve que la loi a été votée pour éliminer la totalité des médias libres. Les avocats de tous les médias indépendants vont donc instituer des procédures de contrôle pour examiner la conformité de ces procédures avec la constitution, et faire appel contre Aleksandar Vucic, ministre de l’information, pour diffamation ; car il a déclaré publiquement que les rédacteurs en chefs étaient des agents des services secrets étrangers. On sait qu’il n’est plus possible d’avoir confiance en la justice serbe, pourtant le combat contre cette loi va être entrepris conformément à la loi. Le comité de rédaction de Nasa Borba a estimé que la nouvelle loi sur l’information ne permettait plus sa publication quotidienne. Danas et Dnevi Telegraf vont sortir leur édition lundi matin, et prendre ainsi le risque de se voir infliger la plus sévère punition - l’interdiction à durée indéterminée.

A la suite de ce procès, tous les militants des droits de l’homme ont clairement déclaré qu’il ne s’agissait plus de cas précis de journaux de violations de la liberté de la presse, mais d’une proclamation ouverte contre toute opinion libre ou différente. La loi indique en effet que ce ne sont pas les sources de l’information qui sont responsables, mais ceux qui la divulguent, c’est à dire l’auteur, le rédacteur en chef, l’éditeur et le propriétaire. De ce fait, les politiciens au pouvoir ne portent donc automatiquement jamais la responsabilité de leurs déclarations, sauf lorsqu’ils font un discours à l’assemblée, seule exception fournie par la loi. On censure donc pratiquement toute opinion différente, particulièrement en politique. Il n’est donc pas possible de demander aux propriétaires et aux rédacteurs des médias de garantir la liberté d’expression : elle est devenue une menace pour leurs biens.

Le décret illégal d’interdiction de 3 journaux a porté les professionnels à penser que Milosevic essayait de diminuer le nombre d’articles évoquant la crise au Kosovo. Ceci n’est sans doute pas totalement faux puisqu’il devra un jour rendre des comptes sur sa politique des 10 dernières années. On lui demandera sûrement d’expliquer d’abord pourquoi l’autonomie du Kosovo a été abolie il ya dix ans pour lui être rendue sous forme de protectorat sur une partie du territoire serbe et yougoslave. Mais à la suite de cette loi sur l’information, les chercheurs politiques sont d’accord pour dire que le problème ne fait que commencer. Si cette loi est observée en concordance avec d’autres lois, comme la loi restrictive sur l’université ou celle, non moins restrictive, sur les organisations non-gouvernementales, il sera clair que l’objectif du régime est l’élimination de toute pression provenant des groupes de défense de la liberté d’expression. En diminuant l’espace d’information des citoyens, non seulement sur l’accord conclu à propos du Kosovo, mais aussi sur des problèmes économiques et sociaux qui seront, au vu de la faillite économique de l’État, de plus en plus importants, il est évident que le gouvernement prépare une ligne d’information unique pour la Serbie, qui passera par 2 points centraux : la télévision publique et le quotidien Politika. Tout espace apportant une information critique et l’expression d’éventuelles options différentes sera diminué autant que possible, voire peut-être même aboli. Ensuite, il ne sera pas nécessaire d’interdire formellement certains partis politiques gênants, puisqu’ils sont déjà obligés d’agir dans l’ombre comme des guérilleros.



Vesna Vujovic
Alternativna informativna mreza (AIM Podgorica)
24 octobre 1998


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Rédaction du Courrier des Balkans
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