Dossiers et rapports de mission
République fédérale de Yougoslavie : un état de censure



Après huit semaines de bombardements, le régime de Slobodan Milosevic a réussi à réduire à néant la presse albanaise au Kosovo, à verrouiller l'information sur la province tout en faisant taire les voix critiques en Serbie. Quant aux médias du Monténégro, ils se retrouvent au cur de la lutte de pouvoir que se livrent Podgorica et Belgrade. En guerre contre les médias indépendants depuis dix ans, le régime s'était donné, dès les premières menaces de frappes de l'Otan, tous les moyens légaux pour venir à bout de la presse critique. Ainsi depuis octobre 1998, suivant une technique désormais rôdée, la menace extérieure a été systématiquement utilisée comme prétexte pour museler les voix dérangeantes dans le pays.

Depuis le début des frappes de l'Otan, le 24 mars 1999, deux journalistes occidentaux ont été emprisonnés par les autorités militaires avant d'être libérés sous forte pression internationale ; l'un deux affirme avoir été battu "quotidiennement" en prison. Un journaliste croate, Antun Masle, est toujours détenu par les militaires au Monténégro et son confrère serbe Nebojsa Ristic, placé en détention provisoire le 23 avril, risque d'être condamné à un an de prison pour avoir protesté contre la censure en Serbie. A Belgrade, un journaliste d'opposition, Slavko Curuvija, accusé de "trahison" par les médias officiels, a été assassiné devant son domicile, le 11 avril 1999. Les journalistes serbes ont perçu cet assassinat comme un ultime avertissement, le signal que les autorités entendaient bien en finir avec la presse indépendante.

Au moins 80 journalistes étrangers ont été interpellés et interrogés, parfois violemment, par les forces de police et des militaires serbes, un chiffre probablement inférieur à la réalité. La plupart ont été expulsés, après avoir été détenus durant une période de quelques heures à quelques jours. Certains d'entre eux ont fait état de mauvais traitements, d'insultes et de violences à leur égard, dont des simulacres d'exécution. Selon des témoignages concordants, des journalistes auraient également été utilisés comme boucliers humains, notamment sur le site de la Radiotélévision de Serbie (RTS). Les journalistes albanais du Kosovo, craignant pour leur vie, ont, pour la plupart, quitté le pays.

 

 

Serbie : chronique d'une censure annoncée

Depuis dix ans la majorité des Serbes n'est informée que par la Radiotélévision de Serbie. Cette chaîne de télévision, purgée à plusieurs reprises de ses journalistes critiques, est entièrement au service des intérêts du régime de Milosevic : ainsi, en janvier 1993, 1500 salariés ont été licenciés pour avoir exprimé leur désaccord avec la ligne éditoriale de la chaîne. Le régime a toléré l'existence de médias indépendants qui n'avaient qu'une diffusion limitée, voire confidentielle dans le pays. La célèbre radio B92, par exemple, est captée à Belgrade et quelques grandes villes contrôlées par l'opposition, mais pratiquement pas dans le reste de la Serbie. Le réseau des médias électroniques indépendants (ANEM), quoique très actif, compte essentiellement parmi ses membres des chaînes de télévision et des stations de radio de divertissement. La procédure annuelle d'attribution des licences d'émission permet traditionnellement aux autorités d'écarter les médias les plus impertinents. Ainsi, en juin 1997, les autorités ont fermé 55 radios et chaînes de télévision ; en mai 1998, seulement trois médias indépendants, sur les 426 dossiers déposés auprès du ministère des Télécommunications, avaient obtenu le droit d'émettre sur le territoire de la RFY : B92 et les chaînes de télévision régionales RTV Pancevo et F Kanal. Les chaînes de télévision belgradoises, même privées, restent contrôlées par des membres du gouvernement, du parti au pouvoir, ou de leurs proches. La presse écrite indépendante, chère et mal distribuée en province, reste un privilège des habitants des grandes villes, notamment à Belgrade. Aucun journal indépendant n'a une vraie dimension nationale. Très lu dans la capitale, l'hebdomadaire indépendant Vreme tirait à 20 000 exemplaires avant la guerre (10 000 aujourd'hui) et le quotidien Nasa Borba à 15 000 exemplaires avant de déposer le bilan en octobre 1998. Le prestigieux bi-mensuel Republika (2 500 exemplaires) édité par le Cercle de Belgrade, groupe d'intellectuels dissidents opposés à Milosevic, est surtout connu des chancelleries occidentales et des journalistes étrangers.

L'année 1998 a encore été marquée par un verrouillage de l'information, notamment sur le Kosovo. Dès mars 1998, les rédacteurs en chef des principaux médias indépendants ont été convoqués par le ministre de l'Information qui leur a rappelé la "grille d'interprétation" officielle du conflit. La nouvelle loi sur l'information, adoptée en octobre 1998 à l'initiative du Parti radical (RS, ultranationaliste) alors que l'Otan menaçait la Serbie de frappes aériennes, pénalise de facto tout commentaire sur le Kosovo qui serait contraire à l'idéologie officielle. La retransmission des programmes des radios internationales a été interdite.

 

Peines d'amendes astronomiques, saisies à répétition, présomption de culpabilité : le régime a pu faire taire ainsi, dès le mois d'octobre 1998, trois journaux et deux stations de radio. Le plus influent quotidien indépendant, Nasa Borba, et la radio contestataire des étudiants, Indeks ont été définitivement fermés. A partir du mois de novembre 1998 les procès en série et les mesures de rétorsion ont mis en péril l'existence de l'ensemble des médias indépendants ; de nombreux quotidiens, dont Danas et Dnevni Telegraf, ont préféré s'expatrier au Monténégro afin d'échapper aux représailles des autorités de Belgrade. Déjà insuffisante, leur diffusion s'en est trouvée encore plus perturbée.

Le 24 mars, peu avant le déclenchement des frappes de l'Otan, les autorités ont procédé à la fermeture de la radio indépendante B 92 et détenu pendant plus de huit heures son rédacteur en chef, Veran Matic. Les stations de radio 021, Jasenica et Info Jet ainsi que la chaîne de télévision privée TV Soko ont été fermées par la suite. Le directeur de TV Soko, Nebojsa Ristic, placé en détention provisoire depuis le 23 avril, risque d'être condamné à un an de prison pour avoir brandi une pancarte demandant la liberté de la presse en Serbie.

Une censure de fait a été imposée à l'ensemble des médias qui, par crainte des répressions, ne publient que les communiqués officiels du gouvernement et de l'état-major de l'armée. Des représentants des autorités militaires sont désormais présents dans les locaux de chaque média. Les chaînes de télévision Pink, Politika, Palma et BK, toutes contrôlées par des hommes d'affaires proches du pouvoir, se sont faites le relais des programmes de la RTS dont les émetteurs et les locaux sont pris pour cibles par les bombardements alliés. Le 25 avril, Vuk Draskovic, vice-Premier ministre fédéral et ancien opposant à Milosevic, a dénoncé dans un entretien à la chaîne de télévision Studio B (contrôlée par son parti, le SPO) "l'incroyable déchéance de la propagande anti-Otan des médias officiels serbes". Le lendemain, il a été limogé et Studio B obligée manu militari de retransmettre les programmes de la RTS et les bulletins d'information de l'agence de presse d'Etat Tanjug, autre voix officielle du régime.

L'atteinte la plus brutale à la liberté de la presse en Serbie reste l'assassinat de Slavko Curuvija, le 11 avril 1999 à Belgrade. Directeur du quotidien indépendant Dnevni Telegraf et fondateur du magazine Evropljanin (L'Européen), S. Curuvija faisait l'objet de pressions, de menaces et d'un harcèlement constant de la part des autorités pour avoir critiqué le régime de Milosevic. Dnevni Telegraf, puis Evropljanin ont été interdits par les autorités, en octobre 1998, en vertu de l'application de la nouvelle loi sur l'information.

 

Suite aux nombreuses saisies et aux amendes astronomiques qui lui ont été infligées, Slavko Curuvija a fait enregistrer ses publications au Monténégro tout en essayant de les diffuser sur le territoire serbe. Le 8 mars 1999, il a été condamné, avec deux autres journalistes de Dnevni Telegraf, à cinq mois de prison pour la publication d'un article mettant en cause un vice-Premier ministre serbe, Milovan Bojic, membre influent de l'Union de la gauche yougoslave (JUL), dont la présidente, Mira Markovic, est l'épouse du président Milosevic. L'article accusait implicitement ce responsable politique d'être à l'origine de la mort d'un médecin. Accusé fréquemment de "trahison" par les autorités, le journaliste avait déjà fait l'objet de nombreuses menaces de mort. Certaines ont été relayées par la presse officielle, notamment après le déclenchement des frappes de l'Otan contre la Yougoslavie. Depuis le début de la guerre, Slavko Curuvija avait pourtant renoncé à publier son quotidien, déclarant qu'il refusait de "faire un journal pour les censeurs".

Les visas de journalistes ont toujours été délivrés au compte-gouttes par les ambassades yougoslaves. Au cours de l'année 1998, au moins quatre reporters étrangers ont été expulsés suite à leurs reportages sur le Kosovo et déclarés "persona non grata" dans le pays. Depuis mars 1998 et l'intensification des opérations armées au Kosovo, les autorités yougoslaves ont multiplié les déclarations agressives à l'encontre de la presse internationale accusée de déformer la réalité et de prendre parti pour les séparatistes kosovars. Ainsi, le 1er octobre, le ministre ultranationaliste Vojislav Seselj a déclaré que les journalistes de Radio Free Europe, BBC, Voice of America, Deutsche Welle et Radio France Internationale ainsi que leurs collaborateurs yougoslaves ne seraient pas protégés par la Convention de Genève en cas de conflit avec l'Otan.

Au lendemain des premières frappes de l'Otan, les autorités militaires reconnaissent avoir expulsé "37 reporters venant des pays les plus agressifs - Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne" auxquels s'ajoute une vingtaine de journalistes "expulsés en vertu de mesures prises à titre individuel". Au moins 80 journalistes ont été ainsi expulsés depuis le conflit, un chiffre probablement inférieur à la réalité en raison des difficultés à obtenir des informations du côté serbe. Les journalistes étrangers présents à Belgrade ont pour consigne de ne pas se déplacer hors de Belgrade sans autorisation militaire ; les photographes et les équipes de télévision doivent demander à l'armée une autorisation de filmer et faire visionner leurs cassettes.

 

De nombreux journalistes occidentaux affirment avoir été agressés et intimidés par les forces de l'ordre lors de leur interpellation et de leur expulsion du pays. Pour la plupart, ils se sont vu violemment reprocher l'attitude de leurs pays respectifs dans le conflit du Kosovo. Une dizaine de journalistes ont été battus et arbitrairement détenus "pour l'exemple" par des forces armées régulières ou des groupes paramilitaires serbes ; des témoignages de harcèlement psychologique, voire de mauvais traitements, ont été communiqués à Reporters sans frontières (RSF) (voir aussi le chapitre "Kosovo", infra). Par exemple, le 16 avril 1999, Lucia Annunziata, journaliste de la chaîne de télévision nationale italienne RAI et des quotidiens Il Messaggero et Il Foglio, est arrêtée par des militaires alors qu'elle s'apprête à quitter la Serbie. La journaliste déclare avoir été interrogée pendant plus de huit heures, frappée, déshabillée et menottée avant d'être conduite dans un lieu inconnu. Elle a passé la nuit enchaînée à un radiateur, les yeux bandés. Elle a subi des menaces et diverses tortures psychologiques avant d'être déclarée "persona non grata" et reconduite à la frontière, le visage toujours recouvert. Le 25 mars, Catharina Nynke, envoyée spéciale en Yougoslavie de la chaîne de télévision néerlandaise Net 5 et son cameraman hongrois Zoltan Olah, sont arrêtés par des policiers serbes aux environs de Novi Sad (nord de Belgrade). Joints par la rédaction de Net 5 sur le téléphone portable de la journaliste, les policiers déclarent "qu'ils ne peuvent garantir sa sécurité et que son sort est entre leurs mains". Les deux journalistes sont relâchés vingt-quatre heures plus tard après avoir subi de nombreux interrogatoires et des menaces. Le 26 mars, Tvrtko Vuljity et Zoltan Gazsi, respectivement reporter et cameraman de la chaîne de télévision privée hongroise TV2, sont arrêtés par des gardes-frontières yougoslaves à Roeszke (frontière avec la Hongrie). Les journalistes sont sévèrement battus. Tvrtko Vuljity doit être hospitalisé suite à l'agression : il souffre de nombreux hématomes.

Arrêté le 16 avril, Pit Schnitzler, correspondant de la chaîne de télévision allemande SAT1, a été accusé "d'espionnage" et détenu jusqu'au 12 mai par les autorités militaires de Belgrade. Il s'était vu confisquer, sous la menace d'une arme, la totalité de son matériel par la police militaire serbe. Rentré à Bonn, le journaliste allemand a témoigné de ses conditions de détention : "Les coups faisaient partie du programme quotidien (...). La plupart du temps, on me frappait dans la région des reins ou dans les côtes (...). On me saluait d'un crochet au menton, de coups au visage aussi (...) En règle générale, c'est avec une matraque qu'on me tabassait, et toujours dans la cellule pour qu'il n'y ait pas de témoin." "On m'a fait toucher le fond de l'âme humaine", résume-t-il.

Isolé dans une cellule de 4 mètres sur 1,5 mètre, il a été interrogé et menacé quotidiennement pendant "sept ou huit heures" par des membres de la police secrète. Sa libération a été obtenue à la suite d'une intervention du chef de la diplomatie allemande, Joschka Ficher, auprès du président yougoslave.

Le bombardement par l'aviation alliée des bâtiments de la RTS à Belgrade a fait au moins huit morts parmi les employés de la chaîne. Le bombardement, accidentel selon les responsables de l'Otan, de l'ambassade de Chine a également causé la mort de trois journalistes chinois qui se trouvaient dans le bâtiment. Quatre journalistes roumains ont par ailleurs été blessés lors d'un raid de l'Otan visant le pont d'une autoroute reliant Belgrade à la ville de Nis (Sud). Les journalistes accompagnaient une délégation de la ville roumaine de Pitesti venue apporter de l'aide humanitaire en Serbie. Deux d'entre eux ont dû être hospitalisés suite à leurs blessures.

 

 

Kosovo : une guerre à huis clos

Relativement protégés par la présence des membres de la communauté internationale au Kosovo avant les frappes de l'Otan, les médias de langue albanaise avaient acquis une certaine indépendance par rapport au pouvoir serbe. Néanmoins, leurs journalistes étaient souvent victimes de la violence et de l'arbitraire policiers : au moins six d'entre eux ont été battus, deux ont été interpellés et un grand nombre convoqués pour des "entretiens informatifs" dans les commissariats au cours de l'année 1998. Le quotidien Rilindja a été fermé début mars 1999 pour "publication illégale" alors que Bujku, proche de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d'Ibrahim Rugova, avait été fermé en janvier 1999. Les quotidiens albanais étaient régulièrement sanctionnés par de lourdes amendes en vertu de l'application de la loi sur l'information serbe. Ainsi le 22 mars 1999, le principal quotidien de langue albanaise du Kosovo, Koha Ditore (30 000 exemplaires avant la guerre), a été condamné à une amende de 410 000 dinars (205 740 francs, 37 000 euros) et son rédacteur en chef, Baton Haxhiu, à une amende de 110 000 dinars (55 600 francs, 10 000 euros) suite à une plainte du ministre de l'Information serbe, Alexandar Vucic. Le journal a été accusé d'avoir "propagé l'intolérance et la haine parmi les nations et minorités nationales en Serbie". Le même mois, deux autres publications en langue albanaise, le quotidien Kosova sot et le bimensuel Gazeta Shqiptare, ont été condamnés à payer 1 600 000 dinars (957 760 francs, 146 000 euros) chacun.

 

Kosova sot a suspendu sa parution après que des exemplaires du journal ont été saisis par la police. Après la fermeture, fin mai 1998, de radio Kontakt, qui émettait en serbe et en albanais, les seuls médias électroniques captés dans la province sont la radiotélévision de Belgrade et la télévision d'Etat albanaise.

Depuis le début des frappes aériennes de l'Otan, les médias et les journalistes de langue albanaise du Kosovo sont devenus les premières cibles des représailles serbes. Dans la nuit du 24 mars, des policiers ont saccagé les locaux de Koha Ditore, tuant le gardien ; l'imprimerie du quotidien a été incendiée. L'avocat du journal, Bajram Kelmendi, ainsi que ses deux fils ont été exécutés par des militaires. Craignant pour leur vie, la plupart des journalistes albanais se sont réfugiés en Macédoine ; d'autres, comme Veton Suroï, directeur de Koha Ditore, se cacheraient toujours à l'intérieur du Kosovo. De passage à Paris, Baton Haxhiu, rédacteur en chef de ce journal, donné pour mort par l'Otan le 29 mars, a raconté sa fuite du Kosovo après s'être caché plusieurs jours dans des caves afin d'échapper aux paramilitaires serbes.

Dès la première nuit de frappes, des hommes en armes ont investi l'hôtel Grand où étaient logés la plupart des journalistes étrangers à Pristina. Un reporter grec, Christos Telidis, témoigne : "Les Serbes, armés, forcèrent de nombreux journalistes à se tenir debout contre un mur, les mains en l'air et dans le noir, et les fouillèrent de force. Au même moment, d'autres personnes forçaient les portes des chambres des journalistes qui avaient refusé de leur ouvrir. Un journaliste bulgare travaillant pour Associated Press fut attaqué devant nous, et jeté dans le couloir après avoir été battu. Le cameraman de la chaîne de télévision grecque 5, qui était seul dans sa chambre, fut également violemment agressé. Les Serbes le battirent et détruisirent son matériel de travail, cassettes et caméras". Ce témoignage est corroboré par celui de nombreux autres journalistes étrangers présents dans l'hôtel qui ont dû, pour la plupart, quitter la province après la première nuit de bombardement. La police aurait agi munie d'une liste où figurait une dizaine de noms, essentiellement de journalistes travaillant pour des médias américains ou britanniques, les plus exposés aux représailles. Ainsi, le 25 mars, Brent Sadler, reporter pour CNN, s'enfuit de justesse de Pristina après que son véhicule eut été incendié. Selon son témoignage, lui et l'un de ses collègues auraient été menacés par des policiers en civil au moment où ils diffusaient un reportage. L'un des policiers lui aurait désigné deux balles qu'il tenait dans sa main en déclarant qu'elles lui étaient destinées.

Début avril, Renate Flottau, correspondante de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, a dû quitter elle aussi précipitamment la province par peur d'être assassinée. Auteur d'un célèbre reportage sur la détention d'Ibrahim Rugova par les forces serbes, elle a également témoigné de l'atmosphère de menace permanente qui règne à Pristina.

D'autres journalistes font état de mauvais traitements et de violences à leur égard. Le 30 mars, Vili Einspieler et Tomi Lombar, respectivement journaliste et photographe du quotidien slovène Delo, subissent des tortures des miliciens serbes. Ils sont détenus dix-huit heures avant d'être expulsés vers le Monténégro. Arrêtés par une dizaine de membres des unités paramilitaires yougoslaves, les deux journalistes sont jetés hors de leur véhicule, allongés dans la boue, menottés et longuement frappés à coups de pied et de matraque. Puis, ils sont menacés de mort, un fusil-mitrailleur placé sur le front. Leurs agresseurs tirent des rafales dans la terre à quelques centimètres de leur tête. Le chef du groupe, plaçant un couteau de boucher devant le visage de l'un des journalistes, déclare qu'il va l'"égorger comme un chien". Selon les journalistes, les paramilitaires agissaient de concert avec l'armée régulière et utilisaient ses casernes et ses moyens de locomotion. Après avoir été battus de longues heures, les journalistes ont passé la nuit dans une caserne militaire sous la surveillance conjointe de soldats et de paramilitaires. Le véhicule, le matériel de travail et les papiers d'identité des deux journalistes ont été confisqués.

Samuel Bolendorff, photographe indépendant, est appréhendé, le 4 avril, par des paramilitaires, à la frontière avec l'Albanie, près du poste frontière de Morina. "J'étais en train de prendre en photo les colonnes de réfugiés qui passaient à côté du panneau "SR Jugoslavija" du poste frontière, lorsque trois hommes en civil me sont tombés dessus", a-t-il raconté à RSF. "J'ai essayé de m'échapper, j'ai appelé au secours, alors l'un d'eux a sorti son pistolet et me l'a posé sur la tempe. Tiré par les cheveux, j'ai été conduit au poste frontière où il y avait des militaires et des policiers qui m'ont accueilli avec des insultes. On me projeta contre un mur en m'annonçant que j'allais être exécuté parce que je venais d'un pays membre de l'Otan. L'un de mes agresseurs se saisit d'une mitraillette et la braqua contre moi. Face au mur, j'ai cru que ma dernière heure était venue". Samuel Bolendorff pense qu'il a eu la vie sauve grâce à son passeport luxembourgeois. Il a été interrogé pendant plus d'une heure et à nouveau menacé. Ses agresseurs placent devant lui un pistolet et un couteau et lui proposent d'être tué par balle ou par égorgement. On lui donne un téléphone pour qu'il dise adieu à sa famille...

"Ils voulaient savoir quels étaient les effectifs de l'UCK de l'autre côté de la frontière, quels médias couvraient l'exode des réfugiés, quelles ONG étaient là (...). Finalement j'ai été relâché mais toutes mes pellicules furent confisquées", raconte S. Bolendorff.

Au même endroit, le 9 mai, Juha Metso, photographe du quotidien finlandais Helsingin Sanomat, est interpellé et sévèrement battu par des policiers serbes. Le journaliste a été appréhendé du côté albanais de la frontière alors qu'il photographiait l'arrivée de réfugiés. Juha Metso a été frappé à coups de matraque puis conduit dans une pièce du poste frontière pour subir un interrogatoire. Déshabillé, de nouveau frappé, il a été menacé de mort. Ses pellicules ont été saisies.

Quasiment tous les correspondants des médias occidentaux ont dû quitter la province pour la Macédoine ou le Monténégro après les premiers jours de bombardement. Convoqués par le président serbe du gouvernement provisoire du Kosovo, Zoran Andjelkovic, le 25 mars, les journalistes occidentaux sont déclarés indésirables. Quelques représentants de la presse internationale, dont des journalistes de télévision grecs, sont néanmoins autorisés à rester.

Ces quelques journalistes toujours présents au Kosovo sont confinés à l'hôtel Grand de Pristina où siège également le Centre d'information serbe qui organise parfois des déplacements sur le terrain. Leur séjour est soumis à de nombreuses restrictions et nécessite, outre les visas et accréditations d'usage, l'aval des responsables de la province et du directeur du Centre d'information serbe qui contrôle l'accès à l'information. L'un des rares journalistes resté sur place est Paul Watson, correspondant du quotidien Los Angeles Times, qui est l'unique occidental présent à Pristina depuis deux mois sans discontinuer. Quelques journalistes, dont les Français Rémy Ourdan du quotidien Le Monde, et Nicolas Poincaré, de la radio France-info, ont pu s'introduire clandestinement dans la province en suivant des membres de l'UCK.

Depuis le 26 avril, le quotidien Koha Ditore a repris sa publication en Macédoine grâce à l'aide de la communauté internationale. Le journal, édité par une petite équipe de journalistes kosovars exilés autour de Baton Haxhiu, est destiné aux réfugiés et à la diaspora kosovars.

 

Monténégro : l'armée contre la presse

L'indépendance des médias est devenue l'un des enjeux du bras de fer entre le gouvernement monténégrin et les autorités militaires yougoslaves. Depuis l'élection de Milo Djukanovic à la présidence de la République, en octobre 1997, et la victoire de ses partisans aux législatives de mai 1998, le Monténégro dispose d'une législation sur l'information particulièrement libérale. A tel point que de nombreux journaux indépendants belgradois ont transféré, à partir d'octobre 1998, leur siège social à Podgorica afin d'échapper aux représailles des autorités serbes. Imprimés dans la République, ces journaux étaient alors fréquemment saisis à la frontière avec la Serbie. Même l'hebdomadaire monténégrin indépendant Monitor a été condamné à une lourde amende par les autorités de Belgrade et interdit de diffusion en Serbie.

Tandis que la Serbie s'enfonce dans un black-out médiatique, le Monténégro connaît une situation plutôt satisfaisante en matière de liberté de la presse, ce qui n'est pas du goût des autorités militaires yougoslaves stationnées dans la République. En plus du prestigieux Monitor, véritable référence pour les démocrates de toute l'ex-Yougoslavie, trois quotidiens paraissent à Podgorica : Pobjeda (Victoire), lié au Parti démocratique des socialistes (DPS) du président Djukanovic, Vijesti (Les Nouvelles) qui se veut indépendant mais qui reste assez proche des positions gouvernementales et Dan (Le jour), lancé cet hiver par les partisans de l'ancien président de la République et actuel Premier ministre yougoslave, Momir Bulatovic. Se voulant "patriote", ce quotidien dénonce régulièrement la "trahison" du président Djukanovic et soutient l'effort de l'armée contre "l'agression de l'Otan". Les émissions des radios internationales sont retransmises par des stations de radio privées, telles que Antena M, Free Montenegro et Radio Cetinje. Radio Mir émet en langue albanaise. L'agence de presse Montenafax a su rester indépendante et les journalistes de la télévision publique (RTCG) évitent les écueils propagandistes de leurs homologues serbes.

Depuis le début des frappes de l'Otan, les responsables de l'armée yougoslave ont multiplié les menaces et les mises en garde envers les médias locaux. Le 9 avril, le commandant de la 2e Armée stationnée au Monténégro a menacé de sanctions les radios Free Montenegro, Antena M et Boje, pour avoir retransmis des programmes en langue serbe de Voice of America et Radio Free Europe. Les médias incriminés ont refusé la censure de l'armée et demandé la protection des autorités monténégrines. Selon Bozidar Jaredic, ministre de l'Information, le gouvernement se porte garant de l'indépendance des médias dans la République.

Néanmoins, les rédactions de Monitor et du quotidien Vijesti ont reçu la visite de soldats en armes qui leur ont reproché la couverture "peu patriotique" du conflit. Le journaliste Miodrag Perovic, recherché par les autorités militaires, a été obligé de se cacher à partir du 24 avril avant de prendre la route de l'exil. Professeur à l'université de Podgorica et fondateur du magazine Monitor, M. Perovic a été accusé d'avoir "tourné en dérision l'armée yougoslave et dissuadé les citoyens de lutter contre l'ennemi", dans un texte paru le 16 avril 1999. Dans cet article, le journaliste écrivait notamment que "l'armée yougoslave défend héroïquement la patrie de l'aviation de l'Otan, mais attaque avec ses chars et ses blindés les citoyens de son propre pays, elle jette des colonnes remplies d'enfants et de vieillards vers les frontières qu'elle est censée défendre". Une autre journaliste de Monitor, Beba Marusic, est également recherchée par les militaires depuis le 11 mai pour avoir critiqué l'action de l'armée yougoslave. Le même jour, la police a perquisitionné les locaux de la radio Free Montenegro et l'appartement de son rédacteur en chef, Nebojsa Redic. Ce dernier, recherché pour avoir diffusé des programmes en serbe de radios étrangères, a également préféré s'expatrier.

Cette situation de "double pouvoir" se retrouve dans le traitement réservé aux journalistes étrangers. A la différence de leurs homologues serbes, les autorités du Monténégro ont délivré des visas aux journalistes se présentant à la frontière. Le parlement monténégrin a même unilatéralement décidé de ne plus exiger de visas à l'entrée du Monténégro à compter du 15 mars. Ainsi, cette petite République a accueilli les nombreux journalistes expulsés de Serbie et du Kosovo dès le déclenchement des frappes aériennes de l'Otan en leur offrant toutes les facilités pour travailler. De son côté, l'armée yougoslave a déclaré, le 16 avril, qu'elle ne reconnaissait plus les accréditations délivrées par le gouvernement du Monténégro et a multiplié les arrestations et expulsions de journalistes étrangers d'autant plus facilement que, parallèlement à la police fidèle au gouvernement, elle contrôle les postes frontières et les principaux axes du pays. Le quotidien Dan, proche du régime de Belgrade, s'en prend régulièrement aux "espions de l'Otan" que seraient les journalistes occidentaux et invite les citoyens à les dénoncer aux forces de sécurité militaires. Selon un journaliste français présent sur place, "les photographes et les cameramen sont les plus exposés : ils peuvent à tout moment se faire interpeller pour avoir pris ou voulu prendre un "site stratégique" qui peut se limiter à un bosquet d'arbres". Un cameraman français a été ainsi détenu pendant plus de deux semaines ; un journaliste croate, est, à ce jour, toujours prisonnier des militaires au Monténégro.

Eric Vaillant, cameraman de la chaîne de télévision française TF1, a été arrêté avec son interprète, le 18 avril, par des militaires près de la ville de Rozaje et son matériel saisi. Peu auparavant dans cette région, l'armée yougoslave avait ouvert le feu sur une colonne de réfugiés au motif que des combattants de l'UCK se seraient infiltrés parmi eux. Officiellement écroué pour une période d'instruction de 30 jours avant son procès, le journaliste a été libéré le 1er mai grâce à une forte pression des autorités françaises.

Antun Masle, journaliste de l'hebdomadaire croate Globus, détenu depuis le 20 avril, est, à ce jour, toujours prisonnier des militaires au Monténégro. On lui reproche d'être entré sur le territoire de la Yougoslavie sans visa. Il a été interpellé par une patrouille militaire près du poste frontière de Bozaj, à la frontière avec l'Albanie. Détenu au secret dans la prison de Spuz, il est accusé d'espionnage. D'après les premiers résultats de l'enquête communiqués par le colonel Vasilije Knezevic, président du tribunal militaire de Podgorica, il serait également soupçonné de "divulgation de secrets militaires". Les militaires affirment avoir passé au crible l'ensemble de ses articles publiés dans Globus. Si cette inculpation est confirmée, il est passible de dix ans de prison. Antun Masle a déjà été arrêté et maltraité par l'armée populaire yougoslave (JNA) au moment du siège de Dubrovnik, en 1991. D'après certaines sources, l'armée yougoslave, qui disposerait depuis d'un "dossier Masle", souhaiterait en faire un exemple et adresser un signal fort à la communauté journalistique. Il semblerait que le gouvernement croate, soucieux d'éviter tout casus belli avec la Yougoslavie, ne déploie pas toute l'énergie nécessaire à la libération du journaliste. La présidente de l'Union des journalistes croates, Jagoda Vukusic, a été reçue sans succès par le président du tribunal militaire en charge de l'affaire. Les autorités civiles monténégrines, comme dans l'affaire Eric Vaillant, demandent énergiquement la libération d'Antun Masle, mais n'ont visiblement pas de prise sur la procédure juridique militaire.

 

 

 

 

 

Recommandations

>Aux autorités yougoslaves

- Reporters sans frontières (RSF) demande aux autorités yougoslaves de respecter leurs engagements internationaux en matière de liberté de la presse, notamment l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966), ratifié par la Yougoslavie le 2 juin 1971.

RSF demande aux autorités yougoslaves de respecter la Convention de Genève et notamment son article 79 du Premier Protocole additionnel (1977) qui prévoit que les journalistes doivent être considérés comme des civils et protégés comme tels.

- Concernant les violences et les mauvais traitements infligés aux journalistes, RSF demande l'ouverture immédiate d'une enquête exhaustive et indépendante. RSF rappelle que la Yougoslavie est également signataire, depuis le 18 avril 1989, de la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. En vertu de l'article 22 de cette convention, la Yougoslavie a également reconnu la compétence du Comité contre la torture des Nations unies pour examiner les plaintes émanant des particuliers.

- RSF demande aux autorités yougoslaves la mise en liberté immédiate de Nebojsa Ristic, directeur de TV Soko, placé en détention provisoire depuis le 23 avril, qui risque d'être condamné à un an de prison pour avoir brandi une pancarte demandant la liberté de la presse en Serbie.

- RSF demande aux autorités yougoslaves la libération immédiate d'Antun Masle, journaliste de l'hebdomadaire croate Globus, détenu depuis le 20 avril et soupçonné de "divulgation de secrets militaires". Il risque dix ans de prison.

- RSF demande que toute la lumière soit faite sur le meurtre de Slavko Curuvija et que les responsables soient retrouvés et punis. Directeur du quotidien indépendant Dnevni Telegraf et fondateur du magazine Evropljanin , S. Curuvija a été assassiné le 11 avril 1999, à Belgrade.

 

 

 

 

>A la communauté internationale

- Tout en se félicitant de l'aide apportée aux journalistes kosovars en Macédoine, RSF demande à la communauté internationale de soutenir les médias indépendants du Monténégro. Si RSF apporte déjà son concours à l'hebdomadaire indépendant Monitor, c'est l'ensemble des médias du Monténégro qui a un besoin urgent d'un support financier et politique à long terme.

- La communauté internationale devrait également faciliter l'obtention de visas pour les journalistes d'opposition serbes et leur famille. RSF demande que lors des négociations futures, la communauté internationale s'engage à faire respecter la liberté de la presse en Serbie tout en contribuant à la reconstruction du paysage médiatique serbe et kosovar.

- RSF demande à la communauté internationale d'intervenir auprès des autorités de Belgrade afin d'obtenir la libération d'Antun Masle et de Nebojsa Ristic.

- RSF demande au Comité contre la torture auprès des Nations unies de se saisir des affaires de mauvais traitements infligés à des journalistes en Yougoslavie. L'organisation demande également au Tribunal pénal international d'établir la responsabilité de certains médias dans la montée de l'intolérence, terreau des exactions commises aujourd'hui.

>Pour de plus amples informations, contactez le bureau Europe.

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