LE KOSOVO SOUS LA TERREUR DE MILOSEVIC (II):
    LE DEGRE ZERO DES DROITS

    Fédération Internationale des Droits de l'Homme
    et
    France Libertés - Fondation Danielle Mitterrand

        1. L'objectif des forces serbes

        2. Les droits à la sécurité et à l'éducation : deux défis périlleux

        3. La répression tous azymuts

        Conclusion

        ANNEXE 1
        LISTE DES PERSONNES TUEES DEPUIS LE MOIS DE JANVIER 1998 JUSQU'AU 30 JUILLET 1998

        ANNEXE 2
        LISTE DES PERSONNES PLACEES EN DETENTION PROVISOIRE DANS LE RESSORT JUDICIAIRE DE PEC DEPUIS LE MOIS DE FEVRIER 1998

        ANNEXE 3
        LISTE DES PERSONNES PLACEES EN DETENTION PROVISOIRE DANS LE RESSORT JUDICIAIRE DE PRIZREN EN JUILLET ET AOUT 1998
        EXECUTIONS EXTRAJUDICIAIRES PENDANT LA MEME PERIODE

      • Les annexes ne sont disponibles que dans la version papier du rapport

      Depuis mars 1998, date à laquelle la FIDH avait effectué une mission au Kosovo, à la suite de l'offensive serbe dans la Drenica, la situation sur le terrain s'est sérieusement dégradée. De nombreux points du Kosovo ont été le théâtre d'affrontements meurtriers (on dénombre aujourd'hui plus de 700 morts du côté albanais) entre les forces spéciales et l'armée serbe d'une part et l'UCK d'autre part. Des milliers d'albanais (près de 200.000) ont été jetés sur les routes du Kosovo. La précarité de leurs conditions de vie actuelle, tant au plan matériel que médical, fait craindre le pire, à l'approche de l'hiver, aux nombreuses institutions et ONG humanitaires, présentes désormais au Kosovo. En marge des offensives qui se poursuivent toujours, et se rapprochent de plus en plus de la capitale, en dépit des assurances données fin juillet par le Président Milosevic de "la fin des offensives", une répression accrue sévit actuellement au Kosovo.

      Malgré cette situation très dégradée et alarmante, la FIDH et France Libertés, Fondation Danielle Mitterrand ont suscité en juin 1998 l'amorce d'un dialogue entre serbes et albanais. Une première rencontre a eu lieu en juin 1998 à Paris et les intervenants des deux bords sont, à l'issue de celle-ci, convenus de se rencontrer à nouveau, en septembre, désireux de part et d'autre, de ne pas rompre ce dialogue, indispensable à leurs yeux, pour qu'une solution pacifique puisse enfin être trouvée.

      En prévision de cette seconde rencontre du Forum interbalkanique, la FIDH et la Fondation France Libertés ont souhaité effectuer une mission sur le terrain afin de mieux apprécier l'évolution de la situation des droits de l'Homme au Kosovo.

      Cette mission s'est déroulée du 21 au 29 août 1998.

      La chargée de mission a pu se rendre à Pristina, Pec, Decani, Djakovice, Orahovac, Dragas, Buc, Prizren. Elle tient à exprimer ses remerciementspour l'aide qu'ils lui ont apportée, aux différents membres du Conseil de Défense des droits de l'Homme de Pristina, de Pec et de Prizren, et aux divers interlocuteurs qu'elle a rencontrés qui ont accepté de lui consacrer un peu de leur temps.

      Un convoi de 3 chars de l'armée, 4 blindés de la police, et huit camions, débordant d'hommes des forces spéciales serbes, fusil mitrailleur en mains, et drapeau yougoslave au vent, surgit de la route qui mène au village de Kormoran. On est ici au premier check point, 20 kilomètres après Pristina, sur la route de Pec. Deux jours plus tôt, le dimanche 23 août 1998, la région de Kormoran a été le théâtre de sévères bombardements. L'axe Pristina-Pec vient tout juste, en cette fin de mois d'août, d'être rouvert à la circulation. De circulation point encore, ou si peu. Une route quasiment vide, ponctuée de check points et livrée aux troupes des forces spéciales, aux chars et aux autos mitrailleuses; et aussi à ces camions albanais, réquisitionnés par la police serbe, chargés du butin de guerre et roulant à toute allure sur la route désertée. Ca et là, leur folle embardée est ralentie par quelques vaches en liberté. Les villages qui bordent la route sont tous désespérément vides, comme le sont les champs, abandonnés à la fantaisie des saisons. Beaucoup de maisons ont été détruites ou saccagées, d'autres brûlées. Villages hantés, sans âme qui vive, où rôdent parfois quelques animaux perdus, chiens, vaches ou ânes. Sur les murs, des inscriptions fraîches "Vive la Serbie" à côté desquelles on a dessiné la croix orthodoxe. Plus loin, vers le sud, s'élèvent dans le ciel les colonnes de fumée de quelque village en feu. Au check point de Kijevo, un cheval sans selle, ni cavalier, trotte en direction de Pristina, affolé, la peau du poitrail déchirée sur une large blessure béante. Un peu plus loin, à Kline, une carriole chargée d'une famille tzigane se presse vers quelque refuge. Et puis un peu partout, sur l'asphalte défoncé par les chenilles des chars, ces chiens morts, écrasés ou froidement abattus, par jeu, pour l'entraînement... .

      Spectacle de désolation sur ces quelques 70 km qui relient la capitale du Kosovo à Pec. Il faut atteindre les faubourgs de cette ville de l'ouest, au pied des monts Rugova, qui bordent la frontière avec l'Albanie, pour retrouver trace de vie humaine : des paysans s'activent dans les champs pour rentrer les derniers foins. A Pec, la vie, le jour, en dépit d'une tension manifeste, est presque redevenue normale, même si l'approvisionnement y est plus compliqué qu'ailleurs, en raison de la fermeture encore fréquente de la grande route reliant Pec à la capitale. De fait, le soir de ce même 25 août, à 17 heures, la route sera fermée à nouveau, impossible d'aller plus loin que Kline, signe probable de nouveaux assauts, pas loin, dans la région des bois de Malishevö. Le soir venu, le couvre feu empêche de sortir. Le silence de la nuit est rompu de temps à autre par des coups de feu et par les aboiements des chiens que ceux-ci suscitent immédiatement.

      Si l'on sort de Pec en direction du Sud, vers Decani, à nouveau la route se vide. Les murs et les toits des maisons des riches marchands albanais qui vivaient ici ont croulé sous l'assaut des bombardements puis des flammes. Le village de Streci juste avant Decani avec ses murs en ruines et calcinés n'est plus qu'une cicatrice béante de l'assaut barbare qui y a été livré.

      Les forces serbes avant de partir ont accroché sur un lambeau de mur, un drapeau yougoslave, manière de marquer leur territoire et de signer leur sinistre victoire. Si quelques serbes vivent toujours dans les rares maisons épargnées de Decani, celles des albanais ont, elles, été sauvagement pillées avant d'être brûlées. Un habitant serbe assure que moins de 10% de la population de Decani y vit encore aujourd'hui. En descendant vers Djakovica, ce seront encore et toujours ces mêmes ruines noircies par la fumée d'un feu qui a ravagé tout ce qui restait des maisons après leur bombardement. Sans âme qui vive, exceptées ces troupes des forces spéciales, désormais basées dans ces hameaux ou villages, dévastés et vidés de leurs habitants ou encore entassées dans des camions, pavoisés de drapeaux yougoslaves, qui les mènent à folle allure. Et puis soudain, au milieu de ce paysage d'apocalypse, cet îlot de vie sereine, totalement épargné: un lotissement de quelques cent maisons neuves, où vivent des serbes, à Babaljoc, quelques kilomètres au Sud Est de Junik.


      "Cinq minutes en dehors de Pristina vous en diront plus que tout ce que vous pourrez entendre ici, à Pristina" avait prévenu Fehmi Agani [1].

      "Il faut aller voir sur le terrain pour comprendre ce que nous endurons depuis début mars, depuis la Drenica", renchérit Pajazit Nushi, Président du Conseil de Défense des Droits de l'Homme du Kosovo."Il y a ces villages vides, ces zones dévastées et puis quelques kilomètres plus loin ces forêts, ces plateaux vers lesquels des familles par milliers se sont enfuies quand les bombardements ont commencé. Certes toutes les ONG internationales (humanitaires) sont maintenant au Kosovo mais Belgrade leur rend l'accès au terrain si compliqué ou subordonne à des conditions impossibles la remise à ces ONG des médicaments, matériels et autres produits d'urgence qu'elle font venir et qui sont destinés aux déplacés. On prédit une catastrophe humanitaire. Disons plutôt qu'elle n'est pas pour demain mais qu'elle se produit sous nos yeux, en ce moment, et que nous éprouvons tous les pires difficultés pour sauver la vie", ajoute-t-il.

      1. L'objectif des Forces Serbes

      L'espoir était né quand, en mai, les négociations sur le statut du Kosovo s'étaient enfin ouvertes entre le Président Milosevic et le Président Rugova de la République autoproclamée du Kosovo. Espoir vite retombé cependant quand, quelques jours plus tard, les forces serbes lançaient sur plusieurs villages du Kosovo une sévère offensive. Depuis les combats entre les forces serbes et l'Armée de Libération du Kosovo [2] (UCK) n'ont connu aucun répit. L'été fut certainement celui des plus lourds bombardements qui ont fait des victimes, civiles pour la plupart, et jeté sur les sentiers des centaines de milliers d'albanais.

      Au nom de la reconquête de bastions tenus par l'UCK comme les villages de la Drenica, Oharovac, Malishevo, Junik ou encore tout récemment Stimje et Suhareka, les forces serbes ont bombardé les villages, pillé les maisons qu'ils ont ensuite brûlées. On déplorait encore, le 28 Août 1998, la mort de onze membres d'une même famille, touchés pendant leur fuite en tracteur par les tirs des forces spéciales serbes.

      "C'est une guerre contre les civils avant d'être une offensive contre l'UCK. Il y a eu très peu de pertes dans les rangs de l'UCK en comparaison des morts au sein de la population civile. La méthode appliquée est simple, c'est la méthode russe : on bombarde les villages, on pille, puis on brûle. Les civils spoliés et terrorisés ont été contraints à la fuite, quand ils ont survécu aux attaques. Milosevic qui est confronté en Serbie à une crise économique sans précédent [3] a donné le feu vert aux forces militaires et spéciales de la police pour piller les maisons albanaises, après les avoir bombardées", commente Nehat Islami, journaliste à Bujku.

      Les villages du Kosovo depuis le début des offensives ont été la principale cible des bombardements. "Rien d'étonnant à cela, explique Nehat Islami, c'est une vieille méthode. Il y a 800 villages au Kosovo qui sont pour la plupart peuplés à 100% d'albanais. En 1981, un général de l'armée serbe avait parié qu'en 3 heures les forces serbes pouvaient rayer de la carte ces 800 villages....en réalité, c'est un peu plus long, mais ce sont toujours les villages qui constituent la cible privilégiée. Alors que les villes (Pristina, Pec, Prizren, Djakovica) sont peuplées de serbes et d'albanais et il est hors de question de faire des victimes serbes autres que militaires et policiers. Cela, la population de Serbie qui soutient cette guerre, se sacrifie pour elle, ne le tolérerait pas. En revanche, une fois les villages décimés, que voulez-vous qu'il reste de la résistance albanaise dans les villes du Kosovo ? Et pour mieux s'en assurer la police serbe procède dans les villes, parallèlement aux offensives sur les villages, à des arrestations massives et à un harcèlement continu. Enfin, une fois que la population des villages aura été soit pour partie tuée, soit contrainte à l'exil, le problème de quota d'albanais qui soucie tant le régime serbe sera peut-être résolu : il n'y aurait plus ainsi au Kosovo autant d'Albanais !"

      Même constat de Fehmi Agani quant à l'objectif des Serbes : "Le régime de Belgrade utilise les offensives comme moyen de pression. Il veut être en position de force. A chaque nouvelle offensive, il nous signifie que ces attaques systématiques contre les villages albanais du Kosovo sont le prix à payer si nous ne nous plions pas à ses exigences. L'objectif premier de Milosevic ce sont les civils albanais, tués dans les combats, déplacées, enlevés, arrêtés, lourdement condamnés ou tués par la torture qu'on leur inflige dans les commissariats de police. Il y a parmi les civils beaucoup plus de victimes que parmi les combattants de l'UCK. Comment le régime de Belgrade peut-il continuer à tirer sur ceux qui peuplent majoritairement une région qu'il revendique comme sienne et qu'il prétend sauvegarder par ces offensives meurtrières ?"

      Monseigneur Artemie, archevêque de Prizren, insiste sur la nécessité de remonter le cours de l'histoire pour comprendre ce qui se passe au Kosovo en cet été 1998 : "Les causes sont lointaines, les racines profondes... . Le Kosovo est le berceau des serbes depuis des centaines d'années, les monastères et les églises du Kosovo sont là pour en témoigner. Le Kosovo c'est le centre spirituel des serbes, c'est comme Jérusalem pour les Juifs... Jusqu'à la seconde guerre mondiale, le Kosovo était peuplé par plus de 50 % de serbes et puis la guerre est venue et avec, l'occupation italienne. Les serbes ont été maltraités, des albanais d'Albanie sont arrivés avec famille et bétail et ils se sont installés au Kosovo et, petit à petit, sont devenus majoritaires... on n'acceptera jamais plus que le Kosovo soit retiré à la Serbie... bien sûr nous sommes opposés à la violence, il est désolant de voir tous ces morts... mais depuis des années un séparatisme albanais a vu le jour qui a pris désormais des dimensions terroristes. Il nous faut, à nous serbes, combattre par tous moyens ce terrorisme : regardez ce que vient de faire Clinton au Soudan et en Afghanistan ... pourquoi serions-nous empêchés de faire de même quand nous sommes victimes du terrorisme ? Les autorités de Belgrade ont le devoir et sont en droit de protéger les serbes qui vivent au Kosovo.

      Oui on parle de tragédie humanitaire mais le problème c'est que Belgrade a insisté pour que les réfugiés retournent dans leur village tandis que Rugova leur dit de rester là où ils sont. Trouvez-vous cette attitude humaine ? En incitant les gens à rester, il veut susciter la tragédie pour que la Communauté Internationale condamne une fois de plus les Serbes !"

      Interrogé sur la pratique de la torture qui devient systématique à l'égard des nombreux albanais interpellés pour raisons politiques, Mgr Artemie répond : "Oui bien sûr on peut déplorer ce type de pratique mais que fait la Police française quand elle arrête des hooligans ? Le terrorisme contre les serbes est en tous points condamnable". Et quand on objecte que le retour des albanais dans leurs villages est sans doute rendu difficile à la fois par l'état de désolation et de destruction dans lequel ceux-ci ont été laissés et par des problèmes de sécurité, il répond encore : "Ils n'ont qu'à rentrer chez eux et se mettre à reconstruire leurs maisons. De toutes façons, ces maisons qui ont été brûlées l'ont été parce qu'elles étaient le repaire de terroristes.... L'UCK a attaqué un monastère où vivaient huit moines qui ont été enlevés. Il a fallu l'intervention du CICR pour qu'ils lui soient remis".

      Momcilo Trajkovic, président du Mouvement de Résistance des Serbes Démocrates du Kosovo, se dit à l'instar de Mgr Artemie, favorable au dialogue entre Serbes et Albanais mais avoue n'avoir aucun contact avec les politiques albanais du Kosovo. "Pour les serbes, le Kosovo appartient à la Yougoslavie. Nous sommes sur ce point tous d'accord, de la droite la plus extrême jusqu'aux partis les plus démocrates de Serbie. La manière Milosevic de traiter la question du Kosovo, c'est sans doute la pire : c'est le règne de l'autorité aveugle.... Il est exclu que nous acceptions que le Kosovo devienne une république à l'intérieur de la fédération, sur le modèle monténégrin. Opter pour ce type de solution, c'est aller droit à la sécession, vous verrez après les musulmans [4] de Macédoine, du Montenegro avoir les mêmes prétentions... Aujourd'hui, les relations entre albanais et serbes sont au plus bas cela à cause de prétentions extrémistes des albanais, je veux dire leur prétention à l'indépendance... la suppression de l'autonomie en 1989 c'est les Albanais qui l'ont provoquée. Ils ont acculé Milosevic à agir de la sorte... Si les albanais sont aujourd'hui réprimés c'est simplement que beaucoup d'entre eux ont adopté des positions extrêmes inacceptables....Il n'y a pas d'Etat au Kosovo : d'un côté, vous avez l'Etat serbe avec sa propagande, sa police et son armée, de l'autre, un simulacre d'Etat, la République autoproclamée... la sécession sans l'accord des serbes c'est la guerre !".

      Adem Demaçi, ancien prisonnier politique, surnommé le Mandela albanais, pour ses 28 années passées en prison, est depuis peu le porte parole et représentant politique, officiellement désigné, de l'UCK [5]. "Pour Milosevic le pouvoir est une drogue. Et la seule manière qu'il a de rester au pouvoir aujourd'hui en RFY c'est de lancer cette prétendue croisade au Kosovo pour ranimer la fibre nationaliste des serbes. Que cherchent les serbes sinon s'en prendre à la population civile albanaise ? .Aujourd'hui on peut dire que 30.000 hommes ont rejoint les rangs de l'UCK. L'UCK n'a subi que très peu de pertes à ce jour, et puis si nous avons essuyé des défaites en juillet, cela nous a permis de réviser notre stratégie. Maintenant c'est la guerrilla systématique. Les albanais ont des raisons de mourir pour le Kosovo, les Serbes non ; cette guerre leur coûte une fortune alors que l'économie serbe est aux abois. Milosevic s'amuse à provoquer le monde et il n'est pas disposé à abandonner la partie si vite, d'autant qu'aujourd'hui il a la certitude que l'OTAN n'interviendra pas. Tant que Milosevic aura cette certitude, il poursuivra ses assauts sur le Kosovo, d'autant que le silence de la Communauté Internationale vaut à ses yeux -et aux nôtres– blanc seing pour agir".

      Un membre du clergé de l'Eglise Orthodoxe, désireux de conserver l'anonymat pour s'épargner des représailles, basé au Kosovo, a une position très éloignée de celle de sa hiérarchie et du régime serbe : "Ce que les forces serbes ont commis en mars dans la Drenica et depuis lors est intolérable ... Nous ne supportons pas cette propagande du régime serbe selon laquelle cette guerre meurtrière est menée pour la sauvegarde des monastères de la Metohija. Milosevic n'a aucun respect pour Dieu et n'a que faire des lieux saints. La région de Pec et de Decani ne sont pas des terres qui appartiennent en propre aux serbes. Des serbes et des albanais y sont nés et y habitent et ont le droit d'y vivre en paix. Il y a des orthodoxes à Pec mais il y a aussi des musulmans et cette région leur appartient tout autant qu'aux serbes. Certes l'UCK s'est rendue coupable d'enlèvements condamnables, mais il faut être juste, le nombre de victimes du côté serbe est incomparable avec le nombre de victimes du côté albanais. Nous sommes très inquiets sur l'évolution de la situation. Comment les officiels serbes osent-ils prétendre que toutes les conditions sont réunies pour permettre le retour des déplacés dans leur village, quand ces derniers ont été délibérément, en certaines régions, totalement dévastés, brûlés et sont aujourd'hui occupés par les forces spéciales ? . Nous aidons des familles albanaises, réfugiées dans les bois. Nous leur apportons des vivres et des médicaments. Ces gens là sont encore affreusement terrorisés et vivent dans des conditions de très grande précarité. Parler de nettoyage ethnique est une accusation grave. Ce qui est sûr c'est que ce qui se pratique en ce moment au Kosovo est la méthode la plus sûre pour parvenir à ce terrible résultat".

      Nehat Islami affirme encore : "Le plus grave cette fois, c'est que Milosevic a non seulement visé les civils mais a fait en sorte de monter les civils serbes et albanais les uns contre les autres. Et cela laissera des cicatrices indélébiles.

      En armant les civils serbes, en contraignant certains à mettre le feu à la maison de leurs voisins albanais, il voulait susciter la haine. Les albanais ne pourront plus jamais regarder leurs voisins serbes de la même façon après ce qui est arrivé. Comment peut-on avoir encore confiance en ceux qui brûlent votre maison et tuent vos enfants et vos femmes ? Même si nous retrouvons la paix, les choses ne seront plus jamais les mêmes entre serbes et albanais".

      Ceux qui sur le terrain viennent apporter, quand l'accès leur en est donné, vivres, médicaments et secours de première urgence aux déplacés, sont confortés dans l'idée que les premières victimes du conflit sont effectivement ces milliers de civils déplacés.

      Le 6 août 1998, le CICR dans un communiqué de presse décrivait la situation alarmante des familles albanaises. Les membres des équipes du CICR qui parcourent le centre du Kosovo ont été bouleversés de trouver des groupes de milliers de personnes vivant dans des conditions atroces, survivant dans des abris de fortune et ayant besoin de toute urgence de vivres et de médicaments... Les risques d'épidémie augmentent... Les délégués se sont rendus mardi à Mitrovica et dans les villes avoisinantes où ils ont vu des milliers de familles, parmi lesquelles des personnes âgées et de jeunes enfants qui fuyaient les combats qui faisaient rage dans la région de la Drenica.... Les délégués ont vu des maisons en flamme ou détruites par le feu... On estime à plus de 100.000 le nombre de personnes qui se sont enfuies de chez elles depuis le début de la crise au Kosovo".

      L'UNHCR et des ONG humanitaires, même si elles divergent sur leurs estimations de personnes déplacées [6], font le même accablant constat de la gravité de la situation.

      Au nombre de ceux qui ont dû quitter leurs village et maison, certains ont pu trouver refuge chez d'autres albanais. "A Pristina , indique-t-on, presque toutes les familles hébergent des déplacés. Certains ont jusqu'à 30 personnes chez eux. Pour le moment ceux là sont en sécurité mais il n'est pas sûr que les familles hôtes puissent indéfiniment pourvoir aux besoins de ceux qu'ils hébergent". La fuite vers l'Albanie, la Macédoine ou le Montenegro reste plus aléatoire, compte tenu du danger que représente le passage de la frontière. Même si la frontière avec l'Albanie est très montagneuse et donc plus difficilement contrôlable par la police serbe, la présence de mines tout le long de la frontière, élargie désormais de huit kilomètres à l'intérieur du Kosovo, rend le passage dangereux. Les passagers clandestins s'exposent en outre aux tirs de la police serbe.

      Ainsi début août, un officier de la police serbe ouvrait le feu sur un groupe de personnes qui tentaient de passer au Monténégro : 3 d'entre elles étaient tuées, dont une âgée de 75 ans, et 5 autres, blessées.

      Emma Bonino, commissaire européen aux affaires humanitaires, affirmait le 10 août que la situation plutôt que d'être "une crise humanitaire, est la conséquence humanitaire d'une crise qui est tout à fait politique... Si la communauté internationale persiste à penser que Milosevic est partie de la solution, moi je pense de plus en plus qu'il est partie du problème".

      "Compte tenu de la situation actuelle au Kosovo, déclare Pajazit Nushi, Président du CDDHK, notre priorité est désormais la défense de la vie des albanais, menacée en permanence, non pas seulement par ce conflit qui dure et s'aggrave mais aussi par la situation humanitaire catastrophique et les arrestations massives à l'occasion desquelles la torture devient une pratique quasi systématique. Et cette torture est si terrible, que ceux qui la subissent, désormais, meurent. 4 personnes sont mortes ces trois dernières semaines des suites des actes de torture qui leur avaient été infligés."

      2. Les droits à la Sécurité et à l'Education : deux défis périlleux

      2.1. En marge des offensives qui fin août se poursuivaient encore avec la même intensité, en dépit des assurances données le 30 juillet par Milosevic à la troïka européenne qui l'avait visité à Belgrade que "l'offensive militaire avait pris fin", la vie quotidienne a considérablement changé en quelques mois. Le couvre feu est systématisé dans toutes les zones de conflit.

      A Pristina, dès la tombée du jour, les rues sont investies par la police serbe, lourdement armée, qui en maints endroits de la ville installe des check points. Tout véhicule y est arrêté. Les occupants, s'ils sont albanais, s'exposent à une vérification d'identité, à une fouille de leur véhicule et à un interrogatoire en règle sur leur origine et leur activité.

      Ymer Jaka, chercheur à l'Institut d'Albanologie, âgé d'une soixantaine d'années, raconte avoir été avec insistance et une certaine agressivité interrogé sur son lieu de naissance. "Quand le policier a vu que j'étais né à Tropoja[7], il m'a demandé pourquoi j'étais né là. La question m'a paru si insolite que j'ai souri en lui répondant que je n'en savais rien .. Cela ne lui a pas plu du tout, il s'est fâché et a exigé une réponse. Méfiant il m'a fait descendre du bus et pendant une demie heure a communiqué avec sa hiérarchie par talkie walkie pour vérifier si je n'étais pas un dangereux albanais d'Albanie!"

      Le soir, à partir de 9 heures, les rues de Pristina se vident, seuls restent ouverts tard dans la nuit, les cafés serbes où se réunissent les jeunes serbes de la ville où ceux fréquentés par les journalistes et humanitaires étrangers. Parfois le passage d'un check point ne se fait pas sans heurts.

      Un professeur de philosophie de l'Université de Pristina, violemment attaqué en juin, en pleine université, refuse néanmoins de s'interdire toute sortie. Un soir après avoir raccompagné des amis avec lesquels il était allé à dîner, il se fait arrêter à un check point. La légère surdité dont il est atteint l'empêche d'entendre les questions posées par le policier. Il lui en a coûte immédiatement de nouveaux coups de matraque...

      Des mesures d'intimidation sont de plus en plus pratiquées. Pajazit Nushi raconte ainsi : "Nous avons au Conseil de défense des Droits de l'Homme un employé qui s'occupe surtout des problèmes informatiques. Il y a un mois la police l'a convoqué. Il a été longuement interrogé sur le fonctionnement du Conseil de défense des Droits de l'Homme de Pristina. Quand il m'a fait part de cette entrevue au poste de la police je lui ai demandé pour sa sécurité et la nôtre de ne plus venir travailler chez nous. Depuis, la police n'a de cesse de le contacter et d'exercer sur lui une pression psychologique pour qu'il donne les informations requises. Il n'a pas été physiquement maltraité mais la pression sur lui ne cesse de croître et les menaces, s'il n'obtempère pas, sont assez claires".

      "La police serbe, raconte encore Nehat Islami, tente par des mesures d'intimidation, d'utiliser les journalistes comme indics. Ainsi deux journalistes au moins de Koha Dittore ont été convoqués par la police, l'un à Djakovice, l'autre dans la Drenica. On leur a demandé à tous deux de coopérer avec la police, en d'autres termes de donner des informations qu'ils auraient pu recueillir dans le cadre de leurs fonctions. Au début ils ont refusé, expliquant calmement qu'ils étaient journalistes et pas indics de la police. Cela bien sûr n'était pas une réponse du goût de la police. Ils ont été relâchés mais avec insistance appelés à revenir avec des informations, au risque d'avoir de sérieux problèmes. Ils ont depuis lors quitté le journal, ils se cachent probablement de peur de voir les menaces formulées contre eux mises à exécution"

      Et puis il y a ces scènes de la vie quotidienne auxquelles les albanais se résignent depuis qu'ils les endurent, mais qui restent insupportables. Comme celle de cet enfant, de 7 ou 8 ans, marchant dans la rue, avec son carton en bandoulière dans lequel il a placé pour les vendre, quelques paquets de cigarettes. Un policier s'approche de lui par derrière et le soulève de terre en l'attrapant par la ceinture. L'enfant hurle de peur. Le policier s'en amuse et lâche l'enfant qui tombe à terre, ses paquets de cigarettes éparpillés autour de lui. Tandis qu'il les ramasse en ravalant ses sanglots, le policier se penche, prend trois paquets et part en éclatant de rire.

      Circuler à l'intérieur du Kosovo, dans le centre et l'ouest, relève aujourd'hui du défi. Très peu d'albanais s'y risquent de peur d'être maltraités. Plus on s'approche des zones d'offensives passées ou présentes, et plus il y a de chances d'être malmené, voire arrêté par la police, à tel ou tel check point.

      Les bus qui peuvent encore circuler sont minutieusement fouillés, les passagers interrogés et certains, voire tous, sont parfois arrêtés. Le 23 juillet, 53 passagers d'un autocar du Tour Operator albanais du Kosovo, Fati Tours, de retour de Ljubjana, étaient arrêtés à Podujevo, au seul motif qu'ils étaient détenteurs de Deutsch Marks puis placés en détention provisoire et inculpés d'action subversive.

      De même le 24 juillet une information était ouverte à l'encontre de Besnik Kastrati, chauffeur de taxi basé à Pristina également pour action subversive. Il était placé en détention provisoire après avoir été interpellé près de Lipjan, quelques kilomètres au sud de Pristina, sur la route de Prizren.

      "Parce que voyager à l'intérieur du Kosovo est devenu dangereux, c'est le troisième mois que nous n'avons pas réuni à Pristina comme l'habitude le veut, les représentants de nos 29 branches réparties dans tout le Kosovo, explique Pajazit Nushi, Président du Conseil de défense des droits de l'Homme du Kosovo. Actuellement 18 de ces 29 branches sont situées dans des zones de conflit".

      Une femme, médecin, albanaise, a décidé de venir en aide aux déplacés. Avec quelques médecins et infirmières, licenciés en 1991, après la suppression de l'autonomie du Kosovo, elle a constitué une équipe qui se partage entre l'aide médicale d'urgence sur le terrain et l'assistance médicale à Pristina où de nombreux déplacés sont venus trouver refuge dans des familles albanaises. Les cinq pièces d'une maison particulière ont été transformées en salle de soins, d'opération, d'accouchement et en chambres.

      Une pièce supplémentaire sert de réserve pour les médicaments, dont la plupart sont des dons d'ONG humanitaires ou de pharmaciens du Kosovo."Je ne comprendrai jamais comment on peut nous interdire à nous médecins de venir en aide à ceux qui souffrent . Si je devais demander une chose à la communauté internationale, c'est qu'elle contraigne le régime de Belgrade à nous laisser travailler. Pour le moment nous nous débrouillons comme nous pouvons. Nous partons tôt le matin par ces chemins albanais que la police serbe ne connaît pas. Ce sont des chemins souvent tortueux et jamais goudronnés. Après une ou deux heures de route, nous arrivons enfin, soit dans des villages de la Drenica où nous savons que se trouvent des déplacés, soit en pleine campagne ou en forêt, où ils sont nombreux à vivre actuellement. Plusieurs fois j'ai dû ramener par les mêmes chemins à Pristina pour des soins plus intensifs des enfants atteints de gangrène ou souffrant de graves infections. Ensuite, une fois rétablis et soignés je les ramène à leur famille. Ce que nous faisons ce n'est peut être pas grand chose par rapport à l'ampleur des besoins mais nous le faisons avec nos moyens et en tentant toujours de surmonter les difficultés d'accès au terrain".

      Ces difficultés d'accès au terrain, les albanais ne sont pas les seuls à y être confrontés. Les ONG humanitaires internationales, présentes à Pristina, les déplorent un peu plus chaque jour, empêchées qu'elles sont, par la police serbe, d'aller au secours des déplacés.

      Pour plusieurs représentants de ces ONG humanitaires, l'alibi de la sécurité avancé par les forces serbes pour refuser l'accès aux déplacés n'est pas crédible.

      Ils sont aujourd'hui nombreux à demander la mise en place de corridors humanitaires permettant soit d'évacuer des populations civiles prises au piège et exposées à de nouveaux bombardements, soit de leur apporter l'aide alimentaire, matérielle et médicale élémentaires que leur situation requiert.

      Beaucoup de journalistes indépendants se voient pareillement refuser l'accès au terrain des hostilités, s'ils tentent d'y parvenir par les routes contrôlées par la police serbe. C'est le plus souvent sous escorte de la police et commentaires à l'appui que des convois de journalistes étrangers sont conduits sur les lieux des hostilités après que celles-ci aient pris fin.

      Parler de la circulation au Kosovo nécessite d'évoquer également les disparitions. Beaucoup d'albanais et de serbes ont été déclarés disparus. Huit moines serbes ont été enlevés par l'UCK et finalement rendus au CICR qui a négocié avec l'UCK leur libération. Tout récemment encore un journaliste de radio Pristina et son chauffeur serbe - Djuro Slavuj et Ranko Preinic - ont été, semble t-il enlevés, nul n'ayant eu de leurs nouvelles depuis leur disparition, le 21 août. Beaucoup de journalistes serbes renonçent à se rendre sur le terrain, de crainte, disent-ils, d'être soit inquiétés, soit enlevés par les rebelles de l'UCK.

      Les autorités serbes estiment à 138 le nombre de cas d'enlèvements qu'elles attribuent à l'UCK. Le Comité de défense des droits de l'Homme du Kosovo estime pour sa part à quelques 400 le nombre de disparitions d'albanais déclarées depuis le début des affrontements en mars, dont nombre d'entre elles sont, semble-t-il, consécutives à des arrestations. On est par exemple sans nouvelle depuis le 10 avril date de son arrestation par la police de Pristina du Docteur Hafir Shala, médecin, membre de l'ONG albanaise Mère Thérèsa.

      La question du retour dans leur village des personnes déplacées est devenue polémique. Le régime de Belgrade affirme en effet que le retour des déplacés est souhaitable pour éviter l'aggravation de la crise humanitaire. Belgrade soutient cependant que les politiques albanais, le Président Rugova, le premier, donneraient des instructions contraires pour "exploiter à des fins politiques anti-serbes" le drame humanitaire que connaît le Kosovo.

      Cette accusation pour grave qu'elle soit est pourtant vite démentie par la réalité de la situation. Le Président Rugova qui se dit "terriblement inquiet de la situation humanitaire et désireux de voir enfin les albanais rentrer chez eux" incite les personnes déplacées au retour dès l'instant où celui-ci est possible et ne les expose pas à de nouveaux dangers. Belgrade ne peut sérieusement prétendre, en dépit de ses fausses assurances données fin juillet de "la fin de l'offensive", que les conditions du retour sont réunies. "Il y a une affreuse propagande de Belgrade sur cette question, affirme l'imam de Orahovac. En juillet après la reprise par les Serbes du contrôle de la ville dans les conditions meurtrières que l'on sait [8], beaucoup de gens ont fui la ville et les villages avoisinants. Aujourd'hui 50% des gens qui étaient partis (70% de la population albanaise) sont rentrés. Mais certains d'entre eux sont déjà repartis, à contre coeur mais pour d'évidentes raisons de sécurité. Dès leur retour, ils n'ont cessé d'être importunés par la police qui venait chez eux, les interpellait pour un oui ou pour un non. Même si la vie a repris son cours normal, la tension demeure vive ici à Orahovac. Il y a le couvre feu dès 8 heures du soir.

      Pas plus tard qu'il y a deux jours, le bus qui assure la liaison entre Orahovac et Prizren a été fouillé au check point de Landovicö. Six passagers ont été emmenés au poste de police et nous sommes sans nouvelles d'eux. Hier, à un autre check point à la sortie d'Orahovac une voiture a été arrêtée et tous ses passagers emmenés au poste. Ce sont des membres de la famille Topala dont l'un des fils avait été déjà à plusieurs reprises interpellé par la police"

      Les habitations d'Orahovac sont à la différence de celles de certains bourgs ou villages d'autres régions, moins sinistrées dans l'ensemble. Un quartier de la ville a été pourtant sévèrement endommagé, des maisons ont été bombardées, pillées puis brûlées ici aussi, lors de l'offensive de juillet. Le minaret de la mosquée reste encore criblé d'impacts de balles. Les insultes et slogans nationalistes que profèrent de jeunes serbes attablés aux tables des cafés de la grande place du bourg d'Orahovac, dès que passent près d'eux des représentants d'ONG internationales donnent un avant goût du climat de tension qui règne encore ici et qui rend très hypothétique un retour en toute sécurité. Les villages autour de Orahovac ont été en revanche beaucoup plus sévèrement endommagés. Fin août, l'accès à Orahovac demeurait fastidieux en raison tant des multiples check points, plus nombreux encore qu'à l'habitude, que des assauts qui continuaient d'être lancés sur quelques villages avoisinants desquels s'élevaient des colonnes de fumée, signalant de nouvelles maisons brûlées.

      Mais comment surtout imaginer un retour possible dans les villages du centre du Kosovo ou de l'ouest, dans la région de Decani, où il ne reste rien des maisons, pas même un toit, où tout a été consciencieusement pillé puis brûlé? Pourquoi les serbes mettent-ils tant de soin à brûler des villages vidés de leurs habitants, sinon pour les dissuader à jamais de rentrer ?

      "Je suis allé, explique Fehmi Agani, il y a quelques semaines avec Christopher Hill, Ambassadeur des Etats Unis en Macédoine, dans la région de Decani. Alors que nous étions dans la région, la police serbe n'a pas craint de mettre le feu à des maisons. Ils n'ont même pas les plus élémentaires scrupules. Il y a aussi cette terrible histoire de ces quatre vieilles personnes albanaises qui étaient restées à Decani, en dépit des combats. Elles se terraient; comme beaucoup de gens âgés, elles n'ont pas voulu quitter leur région. Les serbes ont fini par les trouver et les ont froidement exécutées. La police serbe terrorise les civils albanais. Au premier check point, l'attitude hostile, brutale des policiers avec les albanais dissuade d'aller plus loin".

      "'Parce que subsistent en maints endroits du Kosovo de très réels problèmes de sécurité, parce que ceux qui sont rentrés sont l'objet de représailles, l'instauration d'une sorte de protectorat international me parait indispensable aujourd'hui pour tenter d'enrayer le drame humanitaire que nous connaissons", affirme le Président Ibrahim Rugova.

      Visites domiciliaires, sans mandat de perquisition, même si le Code de Procédure Pénale prévoit expressément cette formalité préalable, deviennent de plus en plus fréquentes. Si le prétexte à de telles visites est la recherche d'armes destinées à l'UCK, elles donnent lieu, même si aucune arme n'est trouvée, à des pillages.

      Si Pajazit Nushi reconnaît que depuis le début du conflit, les locaux du siège du Conseil de défense des Droits de l'Homme à Pristina n'ont pas été visités, en revanche les branches du Conseil situées dans les zones de conflit ont été soit totalement détruites, soit visitées, des documents ayant été ramassés.

      Le même sort a été réservé aux antennes de la LDK [9], aux antennes communales des Conseils d'Urgence. Ces derniers ont été créés, à l'initiative de tous les partis politiques albanais du Kosovo, à la suite de l'offensive menée contre plusieurs villages de la Drenica fin février 1998. On compte aujourd'hui 24 conseils d'urgence communaux qui se sont assignés pour tâche première de venir en aide aux déplacés en leur apportant tant que faire se peut une aide matérielle et médicale.

      Les locaux des conseils communaux situés dans les zones de conflit sont régulièrement visités par la police et certains des animateurs de ces mêmes Conseils ont été arrêtés, puis pour quelques uns relâchés.

      Enfin, le Conseil de défense des Droits de l'Homme a recensé jusqu'à ce jour une centaine de cas d'albanais évincés de leur domicile par la police serbe à Pristina, pour y loger les troupes de renfort.

      2.2. Les prochaines rentrées scolaire et universitaire risquent d'être difficiles, voire tumultueuses.

      A la suite de l'offensive sur la Drenica en Février 1998, parmi les diverses demandes faites par la Communauté internationale à Belgrade pour tenter de ramener la paix, figurait celle de respecter les accords qui avaient été signés, en matière d'Education [10], en 1996 entre Solobodan Milosevic et Ibrahim Rugova, accord dont la mise en oeuvre deux ans plus tard n'avait toujours pas débuté.

      Sous l'égide de la Communauté de San Egidio, un avenant à l'accord de 1996 était signé le 23 mars 1998, fixant un calendrier pour la restitution des écoles et facultés aux albanais du Kosovo, conformément à la lettre des accords de 1996.

      Sur les 13 facultés que le régime serbe s'était engagé à restituer aux albanais, seules 3 (facultés techniques) ont été restituées à la suite de la signature en mars 1998 de l'avenant à l'accord de 96.

      "L'état dans lequel elles ont été remises est indescriptible: carreaux des fenêtres brisés, matériel saccagé ou volé, équipements détruits, racontent Rexhep Ismaïli et Abdyl Rahaj, respectivement professeur de Philologie et Professeur de Pédagogie. Des dégâts identiques ont été constatés à l'Institut d'Albanologie lorsque ses clefs nous ont enfin été rendues. Ils ont brûlé nos livres. S'agissant des écoles secondaires 2 seulement sur les 66 que prévoyait l'accord nous ont été restituées. L'une des deux a été totalement démolie et ne peut donc, avant d'être rebâtie, être utilisée. Enfin sur les 24 écoles primaires qui devaient nous être rendues aucune à ce jour ne l'a été. L'accord de 1996 prévoyait également que certaines facultés pouvaient être partagées entre étudiants serbes et albanais. Les serbes avaient cours le matin et les albanais l'après-midi. Un système identique avait été prévu pour l'enseignement secondaire. S'agissant des facultés, ce système d'occupation à temps partagé a donné lieu à de terribles scènes de violence. Les étudiants et professeurs albanais dès leur arrivée étaient insultés et malmenés par les serbes. Il y a une grande agressivité au sein de l'université entre étudiants albanais et serbes. Nous avons bien sûr tenu informée la Communauté de San Egidio des déboires que nous connaissions dans la mise en oeuvre des accords. La Communauté a beaucoup fait pour nous , depuis longtemps. Nous sommes particulièrement reconnaissants à Mgr Vincenzo Paglia pour son soutien et son action. Il y a deux ans quand les accords sur l'enseignement étaient en train d'être mis au point, Mgr Paglia était très enthousiaste, certain qu'il était que nous aboutirions. A l'époque les diplomates yougoslaves juraient qu'ils voulaient que les albanais réintègrent les facultés et les écoles. Nous étions très sceptiques et pensions que ce discours relevait plus de l'habituelle propagande serbe. La situation actuelle malheureusement nous donne raison. La Communauté de San Egidio est assez désespérée de cet état des choses"

      Plusieurs bâtiments dans la Cité universitaire de Pristina sont recouverts d'inscriptions telles que "VIVE LA SERBIE" ou encore "ICI C'EST LA TERRE SERBE".

      "Il est très important que les cours reprennent, affirme le Président Ibrahim Rugova, quelles que soient les conditions matérielles qui nous seront réservées à la prochaine rentrée. Il en va de l'avenir de nos enfants"

      3. La répression tous azymuts

      Depuis la suppression de l'autonomie du Kosovo, les albanais du Kosovo sont en butte à un harcèlement et une répression policiers sans pareil. Fin 97; Madame Elisabeth Rehn, rapporteur spécial aux Nations Unies pour l'Ex-Yougoslavie, condamnait fermement la brutalité policière et la torture pratiquées contre les albanais du Kosovo et l'impunité dont bénéficiaient les membres de la police serbe, auteurs de tels méfaits.

      A plusieurs reprises le Haut Commissaire aux Droits de l'Homme, Madame Mary Robinson, a émis le voeu d'ouvrir un bureau à Pristina. L'aggravation de la situation des droits de l'homme, liée à la crise qui s'est ouverte fin février, l'a amenée à réitérer avec insistance cette demande auprès des autorités serbes. A ce jour Belgrade n'a toujours pas accepté l'ouverture d'un bureau à Pristina.

      Si l'on en croit les organisations de droits de l'homme locales, mais également les deux organisations serbes qui travaillent au Kosovo, le Comité Helsinki et le Centre de Droit Humanitaire, ainsi que certains des observateurs de l'Union européenne présents à Pristina, Pec et Prizren, la répression s'est nettement accrue en même temps qu'étaient lancées les grandes offensives armées sur le terrain en juin et juillet 1998. Les avocats albanais qui n'ont jamais eu la tache simple au Kosovo, disent eux aussi que leur activité est aujourd'hui plus entravée que jamais et que le nombre d'arrestations, comme d'informations ouvertes accompagnées de placements en détention a cru dans des proportions très significatives depuis trois mois.

      Destan Rukiqi, avocat à Pristina, raconte son incroyable aventure [11] à ceux qui viennent lui rendre visite, chez lui, dans la chambre que sa grande faiblesse l'oblige à garder encore :"Cen Dugolli qui avait été arrêté m'avait demandé d'assurer sa défense. Je suis allé chercher un permis de visite et en le voyant j'ai tout de suite remarqué qu'il avait été horriblement torturé. Je suis retourné chez le Juge d'Instruction, Madame Danica Marinkovic,. pour consulter le dossier. Dans un premier temps elle m'a demandé de repasser. Ce que j'ai fait. Le lendemain matin, elle m'a tendu le dossier et j'ai voulu prendre quelques notes. Elle s'y est opposée. Je lui ai dit que le Code de Procédure pénale m'en donnait le droit. Elle m'a retiré le dossier des mains. Je lui ai dit qu'elle se comportait non pas comme un magistrat mais comme un policier. A partir de ce moment, les choses sont allées très vite. Elle a appelé la police qui est arrivée immédiatement. J'ai été déféré l'après-midi même en flagrant délit où j'ai été condamné à 60 jours de prison pour outrage à magistrat . A 17 heures j'étais à la prison. En me voyant arriver, les gardiens de la prison riaient. Ils me connaissent bien en raison des nombreux clients auxquels je rends régulièrement visite. J'ai été placé au secret alors que normalement j'aurais dû être en cellule avec au moins quelqu'un d'autre; j'ai demandé à voir le Directeur de la prison ce qui m'a été refusé. Au bout de deux jours on m'a changé de cellule et je me suis retrouvé avec d'autres. Les gardiens m'ont dit que je devais laver le sol de la prison, ce qui là encore n'est pas normal mais manifestement destiné à m'humilier. Je me suis exécuté Au bout de quatre jours de détention alors que je lavais par terre, des gardiens se sont approchés de moi, m'ont dit que mes compagnons de cellule leur avaient raconté que je me vantais de soutenir l'UCK. J'ai démenti immédiatement. Et je leur ai demandé de me confronter devant le juge d'instruction avec ceux qui affirmaient cela. C'est à cet instant qu'ils ont pris leur matraque et qu'ils ont commencé de me battre sur les mains, d'abord, puis sur les pieds, et sur le dos. J'étais à quatre pattes par terre, c'était donc plus facile pour eux. A un moment j'ai perdu connaissance. Je suis revenu à moi quand ils m'ont aspergé d'eau froide.

      Je souffrais horriblement. Ils m'ont remis au secret pendant 4 jours. On m'a durant cette période transféré à la prison de Lipjan.

      J'ai demandé à plusieurs reprises un médecin, je n'arrivais plus à uriner autre chose que du sang. Au bout de quatre jours ils ont dû voir que j'étais sur le point de perdre à nouveau connaissance, je souffrais affreusement, je vomissais, je perdais l'équilibre au moindre pas et ils ont fini par faire venir un médecin qui a ordonné mon transfert à l'hôpital de Pristina. J'ai été mis sous dialyse et transféré à l'hôpital de Belgrade. Entre-temps, la cour d'appel infirmait le jugement et ramenait ma peine à 30 jours. J'ai été ramené chez moi et libéré le 21 juillet".

      La voix brisée par l'émotion, Destan Rukiqi ajoute :"Tout cela pour apprendre à ma sortie de l'hôpital que mon Client Cen Dugolli était mort sous la torture le 17 août...", avant de fondre en larmes.

      Le juge d'Instruction Marinkovic en charge de plusieurs dossiers politiques persiste à nier tout acte de torture commis par les forces de police, durant la garde à vue. Les personnes mortes à l'hôpital, à la suite de leur arrestation et de leur transfert dans les locaux de la police, seraient, selon les déclarations faites par elle à la presse étrangère, mortes de mort naturelle! Quant à Destan Ruqiki il aurait été transféré à l'hôpital de Pristina puis de Belgrade en raison d'une subite insuffisance rénale, apparue lors de son séjour en prison. [12]

      Bajram Kelmendi, ténor du Barreau de Pristina est avec Destan Rukiqi et Fazli Balai, l'un des trois avocats en charge de dossiers politiques; il explique : "L'affaire Rukiqi est une première au Kosovo. Jamais jusqu'alors on avait osé pousser à ce stade la répression. Certes en tant qu'avocats en charge de dossiers politiques, nous sommes continuellement l'objet de menaces en tout genre. Je crois, oui, que ma notoriété me protège un peu mais Destan pensait la même chose, jusqu'au moment où il a été arrêté. Il n'y a pas de justice au Kosovo. La police torture pour obtenir les aveux qu'elle souhaite, les juges d'instruction collaborent avec la police dans cette entreprise inhumaine et pratiquée aujourd'hui à grande échelle. Aucune disposition du Code de Procédure pénale n'est respectée. Le délai de garde à vue normalement de 3 jours maximum est en réalité de 10 jours, voire plus ...on peut aller jusqu'à un mois. Pendant ce temps les personnes arrêtés sont torturées de façon systématique. Le parquet contrairement aux dispositions du Code de Procédure pénale n'est jamais avisé par la Police des placements en garde à vue".

      Me Kelmendi ouvre des dossiers et donne lecture de constats établis par l'Institut médico légal de Pristina à la suite des demandes insistantes qu'il a faites à cette fin. Sont constatés chaque fois des hématomes de 5 jusqu'à 15 et 25 cm, en de multiples endroits du corps. Des photos du corps de Cen Dugolli (32 ans) mort le 17 août des suites des actes de torture qui lui avaient été infligés, disent d'elles même la violence déployée. Peu de parties du corps ont été laissées indemnes. Le corps est violacé, recouvert d'hématomes de taille oblongue, laissant penser à des coups assénés avec des matraques.

      Les autorités serbes osent pourtant, en dépit de l'absence de toute ambiguïté sur les causes de la mort de Cen Dugolli, affirmer qu'il est mort des suites d'une intervention, destinée à lui extraire une tumeur cancéreuse à l'estomac!

      Les témoignages et constats confirment que la matraque est l'"outil" principal des tortures infligées. Le corps et le visage de Rexhep Bislimi (33 ans), membre du Conseil de défense des droits de l'homme de Urosevac, arrêté le 6 juillet, mort également sous la torture, le 21 juillet 1998 [13], et autopsié à la suite de son décès, sont affreusement meurtris.

      Les avocats entendus à Pristina, Pec ou Prizren sont unanimes pour dénoncer la torture pratiquée par la police. A Prizren, Adem Berisha est mort sous la torture, le 18 août à l'hôpital de Pristina où il avait été transféré à la suite de son arrestation. Agé de 38 ans, ancien prisonnier politique, il était originaire de Buc, un hameau de quelques maisons de fermiers, perché sur les hauts plateaux, au Sud de Prizren, à 8 kilomètres de la frontière albanaise. La veille de son arrestation, il est convoqué à la station de police de Dragas, la commune dont dépend Buc. Sur la route, la voiture dans laquelle il se trouve est arrêtée par la police. Il explique qu'il se rend à la convocation qui lui a été adressée. La police lui ordonne de descendre de sa voiture et le fait monter dans la sienne. Il est ensuite immédiatement emmené à Prizren au commissariat. "Nous savions qu'il avait été arrêté par la police sur la route de Dragas. Le 13 août, expliquent les hommes de sa famille, réunis autour des deux soeurs d'Adem Berisha, dans la maison, pour recevoir les condoléances du village, nous avons appris qu'il était à l'hôpital de Prizren. Nous n'avons pas été autorisés à le visiter. Ensuite il a été transféré à l'hôpital de Pristina. Nous nous sommes dits que son état était certainement grave. Le 18 août on nous a annoncé sa mort . Nous pensons qu'il a été arrêté parce que la police le suspectait de soutenir l'UCK. Déjà fin juillet un groupe de policiers était venu dans le village. Tous les habitants avaient été convoqués dans la maison d'Islam Berisha. Les policiers nous ont menacés si nous ne dénoncions pas une groupe d'albanais venus d'Albanie, qui d'après eux se cachait parmi nous. Il n'y avait en fait personne ici."

      Maksut Qafleshi, âgé de 38 ans, originaire de la région de Dragas (hameau de Bellorad) arrêté par la police, dans un bus sur la route reliant Prizren à Pristina, mi août est mort le 23 août à l'hôpital de Pristina des suites des actes de torture qu'il avait subis. Initialement emmené par la police à Urosevac, il devait être ensuite transféré, compte tenu de son état à l'hôpital de Pristina.

      Tout le monde dit au Kosovo que quelqu'un qui quitte le commissariat pour l'hôpital a peu de chances d'en sortir vivant.

      "Au terme de la garde à vue, poursuit Me Kelmendi, la personne arrêtée est transférée chez le Juge d'Instruction. C'est à ce stade que nous intervenons, si l'on peut dire, sachant que pendant les six mois maximum que dure une instruction, nous pouvons certes lire la procédure, mais nous ne pouvons échanger aucune information avec nos Clients à propos du dossier.

      Normalement dans les parloirs des avocats à la prison, nous avons le droit de parler librement avec notre client, hors la présence de tiers. Actuellement l'entretien a lieu en présence d'un gardien de la prison. Si jamais un seul mot est échangé à propos du dossier, je suis immédiatement expulsé du parloir. Alors nous parlons, comme n'importe quel membre de la famille, des conditions de détention, du temps qu'il fait... Je me dois d'ajouter que pendant cette période d'instruction, si les aveux complets souhaités n'ont pas été obtenus par la police pendant la garde à vue, en contravention totale avec les dispositions du Code de Procédure pénale, le Juge d'instruction met à nouveau à la disposition de la police un inculpé pour ce que l'on nomme ici "les entretiens spéciaux pour informations" durant lesquelles la police a toute latitude pour se comporter comme elle l'entend avec l'inculpé. Bien sûr tout cela est contraire au Code de procédure pénale; non seulement l'impunité est garantie pour les policiers mais encore ils bénéficient de l'aide des magistrats qui leur remettent en cours d'information les inculpés pour qu'ils s'occupent d'eux et les fassent passer aux aveux souhaités !".

      Du fait de telles entorses, les règles les plus élémentaires des droits de la défense sont ainsi délibérément violées. Mais il est plus extravagant encore de constater que dans leur souci de répression systématique, les autorités judiciaires serbes ne craignent pas de consigner, par voie d'ordonnance les violations de la loi dont elles se rendent coupables, comme si telle décision écrite, donnait une légitimité quelconque à ces mesures hors la loi .

      Ainsi, peut-on consulter des ordonnances signées par un juge d'instruction de Pristina, faisant expressément interdiction à Me Y....., désigné nommément comme avocat de X...., de consulter le dossier dudit X...mais donnant cependant la possibilité à l'avocat d'assister au déroulement de l'instruction et d'entendre les témoignages des témoins.

      "Nous pouvons demander de poser des questions, mais le Juge est libre d'accepter ou non de les poser finalement", ajoute Me Kelmendi.

      Une autre ordonnance est plus incroyable encore en ce qu'elle consigne par écrit cette pratique, dénoncée par les avocats de la défense, consistant pour les juges d'instruction, à remettre l'inculpé à la disposition de la police, alors que celle-ci est en principe dessaisie du dossier, une fois l'information ouverte, l'inculpé ne pouvant, d'après le Code, être détenu qu'en maison d'arrêt.

      On peut y lire:

      "- Disons qu'il y a lieu de faire pleine et entière confiance aux rapports établis par la police.

      - Laissons en conséquence à la disposition de ladite police l'inculpé X.... afin qu'il puisse être à nouveau entendu par elle".

      Quand on interroge Me Kelmendi sur l'opportunité de faire appel de ce type d'ordonnance, prise en violation manifeste de la loi, il répond :"Vous savez l'appel ne change rien, nous avons depuis ces derniers temps, dépassé le seuil de l'entendement et de la légalité. Et la Cour d'Appel à Belgrade ne censure pas ces violations de la loi. Non, nous n'avons pas de juridictions d'exception au Kosovo. Disons que notre justice est exceptionnelle, si l'on peut encore appeler cela justice. Ce qui se pratique ici n'y ressemble guère. Durant ces "entretiens spéciaux pour informations" auxquels la police se livre, tout est permis, avec l'accord exprès des magistrats... vous avez bien lu "il faut faire confiance à ce que la police consigne dans ses procès verbaux", peu importe les moyens utilisés pour faire avouer ce que l'on veut aux personnes entendues et bien sûr terriblement maltraitées et torturées pendant leur audition. Le Code de Procédure pénale yougoslave dispose en son article 218 que "les aveux doivent être spontanés et qu'on ne peut exercer aucune violence ni menace contre les accusés", que l'article 63 du Code pénal dispose que quiconque détient une personne illégalement est passible d'un an d'emprisonnement et que si un représentant de l'Etat se rend coupable de séquestration arbitraire en faisant usage de son autorité il encourt une peine dont le maximum peut être de 5 ans d'emprisonnement. L'un de mes Clients est resté 16 jours en garde à vue. Et bien sûr en toute impunité pour la police. Autant vous dire qu'il était en très sale état quand je suis allé le voir à la prison, après son inculpation, au terme des 16 jours. Mais là encore le Code de Procédure pénale est délibérément violé. Le Code pénal (Article 65) punit d'une peine pouvant aller jusqu'à 15 ans toute personne qui aura obtenu des aveux en usant de la torture. ... Voilà il y a les textes très complets, très précis du Code pénal ou de Procédure pénale. Ils sont quotidiennement violés, piétinés au Kosovo, délibérément, ouvertement, depuis 1989. Mais ces derniers temps, la répression a pris des proportions jamais vues jusqu'alors ... 4 personnes en trois semaines sont mortes sous la torture".

      Quand les droits de la défense sont bafoués au point qu'il n'en reste plus rien pas même celui élémentaire pour l'avocat de s'entretenir avec son Client, que reste-t-il du métier d'avocat ? : "Pas grand chose, il est vrai mais quand même, nous nous battons bec et ongles pour obtenir ces examens effectués par l'Institut médico-légal qui établissent la réalité des mauvais traitements et des actes de torture. Devant le Tribunal, ils ne sont pas pris en compte. Le tribunal sans le moindre scrupule nous oppose les fameux aveux, valant preuve suffisante et valable à ses yeux, reçus dans les conditions que l'on sait par la Police. Mon rôle c'est aussi de raconter, de dire ce qui se passe derrière les murs des commissariats de police, dans les prisons et les palais de justice du Kosovo... tout cela a atteint un tel degré d'inhumanité que personne ne pourrait imaginer que cela se passe au coeur de l'Europe à la fin du XXème siècle !"

      "Nous vivons la période la plus difficile que nous ayons jamais vécue au Kosovo. En même temps qu'étaient lancées les grandes offensives de l'été sur divers villages du centre et de l'ouest du Kosovo, une répression sans précédent débutait"; explique Adem Bajri avocat à Pec.

      Alors qu'une offensive de plus était lancée le week-end du 24 août sur des villages, à quelques kilomètres de Pec, dans les monts Rugova, la police procédait à nombre d'arrestations ; parmi les habitants, femmes et enfants étaient arrêtés détenus plusieurs heures, avant d'être relâchés pour certains.

      La multiplication des interpellations est caractéristique des trois derniers mois, dans toutes les régions de l'ouest et du Centre du Kosovo. Préalables ou consécutives à des assauts armés des forces spéciales, elles suscitent manifestement un climat de vive inquiétude, voire de terreur parmi la population. Chacun, homme, femme ou enfant peut à tout moment, dans sa maison, dans la rue, dans un bus être interpellé et emmené pour quelques heures ou jours au poste de police. Si un certain nombre des personnes ainsi interpellées est finalement relâché, l'intimidation recherchée est sans conteste atteinte quand on parle avec ceux qui ont vécu cette désagréable expérience. Ils sont systématiquement suspectés de soutenir l'UCK, soit en facilitant le passage des armes, soit en finançant cette organisation. Ils sont immanquablement interrogés sur leurs activités, leurs origines, leur profession et les liens qu'ils entretiennent avec telle ou telle organisation.

      Ainsi à Vushtri, dans la Drenica, deux membres du Parlement de la République autoproclamée du Kosovo, Osman Rama et Haki Imeri sont arrêtés le 21 août et interrogés quatre heures durant au poste de police, notamment sur l'activité du Parlement kosovar et de la LDK dont ils sont tous deux députés.

      D'autres, en revanche, sont placés en détention ou poursuivis. "Depuis trois mois presque tous mes clients sont poursuivis pour le même délit" activité terroriste ou subversive ou encore soutien à activité terroriste", affirme Adem Bajri qui raconte l'histoire de Xhevat Avdaj, médecin déféré devant le Juge d'Instruction en juin 98, sous l'inculpation de soutien à activité terroriste pour avoir soigné un jeune homme accusé de terrorisme.

      Le jeune homme, dénommé Artan Ymeraj, également inquiété et placé sous mandat de dépôt, était dans un groupe de personnes venues présenter leurs condoléances à une famille endeuillée, quand la police a tiré sur le groupe et blessé Artan Ymeraj. Le médecin accouru au secours de ce dernier a été ensuite arrêté et inculpé. Il a été laissé en liberté surveillée.

      L'avocat raconte aussi l'arrestation début juillet d'une femme professeur d'anglais, Fatime Boshnakaku, qui consacre tout son temps libre au secrétariat de l'association Mère Thérésa, d'une part et à l'association locale de secours aux déplacés. Parce qu'elle a apporté à ces derniers des vivres, des médicaments elle est aujourd'hui accusée de soutien à organisation terroriste, actuellement détenue à la prison de Lipjan.

      Cette affaire comme d'autres illustre l'acharnement tout particulier de la police à l'encontre de membres d'ONG locales, vite suspectées de servir de support logistique à l'UK, qualifiée par Belgrade d'organisation terroriste.

      Pajazit Nushi raconte ainsi comment, il y a 2 mois, l'une des adhérentes du Conseil de Défense des Droits de l'Homme, Zahrje Podrimçaka, domiciliée à Glogosc est venue leur apporter à Pristina des informations sur les événements meurtriers survenus dans cette région du Kosovo. A sa sortie des locaux du Conseil de défense des Droits de l'Homme, elle était arrêtée par la police et emmenée au poste de police. Elle est aujourd'hui en détention provisoire à Lipjan sous l'inculpation d'activité subversive.

      "Les dossiers sont pour la plupart montés de toutes pièces, sur la base de ces aveux extorqués sous la torture. Le pire c'est que la justice est totalement au service de la police et coopère avec elle", déclare l'avocat de Pec.

      Dans le ressort judiciaire de Pec, de fin février à août 1998, 397 enquêtes ont été initiées et 322 informations ouvertes pour délits de terrorisme, action subversive ou soutien à organisation terroriste ; 154 personnes ont été placées sous mandat de dépôt. 167 personnes sont déclarées en fuite.

      A Prizren, uniquement entre début juillet 1998 et fin août 1998, 79 personnes à l'encontre desquelles une information a été ouverte pour terrorisme, activité subversive ou soutien à organisation terroriste à la suite de leur arrestation ont été placées en détention provisoire; le Conseil local de défense des droits de l'homme a recensé également 4 exécutions extra judiciaires. Le détail des chiffres figurant en annexe monte que la répression s'est très nettement accrue pendant le mois d'août 1998; durant lequel, hormis les affaires auxquelles une suite judiciaire a été donnée, de très nombreuses interpellations ont eu lieu à Prizren et dans les régions avoisinantes dans le ressort du Tribunal de Prizren.

      Il faut enfin signaler qu'après de multiples renvois les 9 étudiants appartenant au bureau exécutif de l'Union indépendante Xhevdet Doda du collège d'enseignement pédagogique de Prizren ont été ensemble condamnés le 24 août 1998 à un total de 32,5 années d'emprisonnement. Bien qu'ayant interjeté appel de cette décision, et bien que l'appel ait en Yougoslavie un effet suspensif, ils ont tous été maintenus en détention. Plus précisément Njazi Krieryu a été condamné à 7 ans et demi d'emprisonnement, Aqif Llazi à 6 ans et demi, Bylbyl Duraku à 5 ans et demi, Sedji Bellanica à 3 ans et demi, Defrim Rifati à 2 ans et demi, Behare Tallafari, Jehona Krasniqi, et Léonara Morina (ces trois dernières étant des femmes) à 2 ans de prison et enfin Sherif Illazi à 1 an d'emprisonnement. Ils avaient tous été arrêtés au printemps dernier, à l'occasion des manifestations étudiantes de protestation contre les offensives des forces serbes.

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      Conclusion

      En l'espace de quelques mois, depuis le début de l'offensive des forces serbes au Kosovo, la situation générale n'a cessé de se détériorer pour atteindre un point de non droit absolu. Les mises en garde de la communauté internationale, les menaces de sanctions économiques et d'intervention militaire sont demeurées vaines. Le Président Milosevic persiste à la défier en lui mentant ouvertement, en poursuivant ses offensives, en pillant, en détruisant et en brûlant les maisons des albanais pour y rendre le retour impossible.

      La vie quotidienne est devenue de plus en plus difficile. Le droit à l'Education n'est toujours pas respecté. Ces droits les plus élémentaires, à la sécurité de la personne et à la libre circulation sont là encore totalement bafoués, non seulement du fait des parties au conflit armé (forces serbes et UCK), mais aussi par la peur que le régime serbe sème au sein de la population, par un harcèlement policier incessant et de multiples manoeuvres d'intimidation.

      La répression, déjà tristement célèbre au Kosovo, a pris une ampleur sans précédent depuis l'ouverture des hostilités. La torture est pratiquée à grande échelle par la police et plus grave, la justice se fait ouvertement complice de cette répression aveugle, qu'elle stimule et avalise, contre toute équité et toute humanité. Le droit à un procès équitable, les droits de la défense les plus élémentaires, le droit enfin au respect de l'intégrité humaine sont scandaleusement bafoués. La justice au Kosovo a atteint le degré zéro.

      Le droit à la vie est enfin et par dessus tout nié.

      La situation humanitaire est désespérée et son aggravation n'a pas pour seule cause le conflit armé qui oppose les forces serbes à l'UCK, mais sans doute aucun, les entraves délibérées apportées par le régime serbe à l'aide humanitaire, souvent empêchée d'accéder aux déplacés et dont les équipements, médicaments et vivres sont fréquemment, pour d'obscures raisons administratives opposées par Belgrade, bloqués dans la capitale serbe. Les règles les plus élémentaires du droit humanitaire sont ouvertement méprisées par le régime de Milosevic.

      La situation actuelle au Kosovo pose à la communauté internationale la douloureuse question du sort d'un peuple dont les pires ennemis sont désormais les institutions du pays dans lequel il vit : sa police, sa justice, son administration qui devraient en principe lui garantir ses droits les plus élémentaires et les plus vitaux et qui les lui dénie systématiquement. Il est urgent d'y répondre.


      1 Vice Président de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), parti du président pacifiste de la République autoproclamée du Kosovo, Ibrahim Rugova. Fehmi Agani est à la tête du dernier groupe de négociation constitué en août 1998 par le Président Ibrahim Rugova.

      2 L'organisation et le commandement de l'UCK restent encore très imprécis. Son existence est révélée dans les media internationaux en 1997 à l'occasion de l'interview d'un représentant de cette armée de libération, réfugié en Suisse. Le 15 octobre 1997 Adrian Krasniqi, présenté par les autorités serbes comme l'un des leaders de l'UCK est retrouvé mort. L'offensive contre la Drenica, présentée par Belgrade comme un bastion UCK cause une centaine de morts essentiellement dans la population civile. Le régime serbe qui qualifie les membres de l'UCK de terroristes les accuse de l'assassinat de nombre de policiers et également de civils et d'enlèvements. Tous les observateurs s'accordent à considérer que depuis l'offensive du 28 février dans la Drenica, les rangs de l'UCK ont considérablement grossi. Loin de disposer de l'armement lourd des forces spéciales, l'UCK a réussi à prendre le contrôle de villages ou d'axes routiers, reconquis par les serbes lors des très lourdes offensive de l'été 98. Sans qu'il soit possible de savoir qui commande cette armée, qui compterait désormais 30.000 hommes, il semblerait que des divisions opposent ses membres. Fin août, l'UCK désignait Adem Demaçi comme son représentant politique et porte parole. Celui-ci nie toute discorde au sein de l'UCK, toujours résolue selon lui, à conquérir l'indépendance par les armes, à défaut de pouvoir l'obtenir par la négociation.

      3 - Le secrétariat d'Etat américain rendait public le 10 août un rapport alarmiste sur la situation économique en RFY."la Yougoslavie est déjà très avancée sur la route du chaos économique. La RFY n'a toujours pas commencé de rembourser sa dette extérieure de 12 milliards de dollars. Le gouvernement a annoncé qu'il recueillerait 1,5 milliards, de sources qu'il n'a pas identifiées mais cela risque de rester un voeu pieux suite à la crise au Kosovo.... Les réserves en devises actuellement de 200 millions de dollars devraient être quatre fois plus élevées"

      4 - Les serbes désignent fréquemment les albanais comme "les musulmans"

      5 -Voir note 2 sur l'UCK. Adem Demaçi a abandonné, depuis sa désignation comme représentant politique de l'UCK, la direction du parti (d'opposition) Parlementaire du Kosovo (PPK) qu'il présidait depuis décembre 1996

      6 Le 10 août le HCR estimait à 167.000 le nombre de personnes déplacées à l'intérieur du Kosovo, 64.000 autres ayant quitté le Kosovo pour l'Albanie, le Montenegro ou encore la Macédoine ou l'Europe. En tout état de cause, de l'aveu même des ONG, il reste extrêmement difficile de recenser précisément une population très mobile, en raison à la fois de certains retours et de nouveaux déplacements liés à l'évolution des hostilités sur le terrain.

      7 Ville du Nord de l'Albanie, fief de l'ancien Président albanais Berisha et base arrière de l'UCK

      8 Le Comité de Défense des Droits de l'homme a publié une liste de 55 civils albanais identifiés et tués à Oharovac

      9 LDK (Ligue Démocratique du Kosovo) est le parti du Président de la république autoproclamée du Kosovo, Ibrahim Rugova.

      10 Depuis la suppression de l'autonomie, les professeurs albanais qui n'étaient plus payés par l'Etat serbe, ont mis en place un système d'enseignement parallèle, du primaire jusqu'à l'université, assuré le plus souvent dans des caves de maisons particulières ou des garages. L'institut d'albanologie, l'un des plus importants et récents bâtiments de la Cité universitaire de Pristina devait être de la même façon fermé aux albanais du Kosovo à partir de 91.

      11 Cf. appel de l'Observatoire FIDH/OMCT pour la Protection des Défenseurs des Droits de l'Homme du 11 août 1998.

      12 CF. Guy Dinmore, Rights lawyer tells of abuse in Kosovo jail , Chicago Tribune du 29 août 1998

      13 Cf. Appel de l'Observatoire cité en note 11


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